GÉ­RER LES MU­TA­TIONS TECH­NO­LO­GIQUES

Deux cher­cheurs amé­ri­cains posent un re­gard lu­cide sur les consé­quences de la di­gi­ta­li­sa­tion de l’éco­no­mie et sug­gèrent des me­sures à prendre pour ac­com­pa­gner cette évo­lu­tion.

Bilan - - La Bibliothèque - JEAN-PHI­LIPPE BUCHS

La ré­vo­lu­tion nu­mé­rique bou­le­verse toutes les branches éco­no­miques (au­to­mo­bile, in­for­ma­tion, san­té, construc­tion, ma­chines, banque, as­su­rance, etc.). Chaque se­maine ap­porte son lot d’in­no­va­tions et de dé­cou­vertes qui obligent les en­tre­prises à se re­po­si­tion­ner sur le mar­ché. Der­nier exemple ré­vé­la­teur qui touche la Suisse: le géant ABB, ac­tif dans les tech­no­lo­gies éner­gé­tiques et d’au­to­ma­ti­sa­tion, vient d’an­non­cer son in­ten­tion de de­ve­nir le lea­der mon­dial des ro­bots in­dus­triels et la conclu­sion d’une al­liance avec IBM dans l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle.

Dans ce contexte, il vaut la peine de lire ou re­lire «Le deuxième âge de la ma­chine» pu­blié en 2014 par Erik Bryn­jolf­sson et An­drew McA­fee. Ces deux cher­cheurs du Cen­ter for Di­gi­tal Bu­si­ness du MIT (Mas­sa­chu­setts Ins­ti­tute of Tech­no­lo­gy), dans les en­vi­rons de Bos­ton aux Etats-Unis, ne tombent ni dans un op­ti­misme béat ni dans un pes­si­misme an­gois­sant, mais posent un re­gard lu­cide sur la ca­pa­ci­té des hommes à re­le­ver les dé­fis éco­no­miques, in­fra­struc­tu­rels, bio­lo­giques, so­cié­taux et exis­ten­tiels. «Les tech­no­lo­gies que nous créons, avancent-ils, nous donnent une ca­pa­ci­té in­édite de chan­ger le monde, mais ce pou­voir ac­cru sup­pose une res­pon­sa­bi­li­té plus grande.»

Pour les au­teurs de l’ou­vrage, les tech­no­lo­gies nu­mé­riques, qui jouent un rôle aus­si dé­ci­sif que ce­lui de la ma­chine à va­peur au­tre­fois, ont com­men­cé à trans­for­mer pro­fon­dé­ment notre mode de vie. Or, les gains que nous ap­por­te­ra la di­gi­ta­li­sa­tion de l’éco­no­mie sont en­core de­vant nous. Certes, les po­ten­tia­li­tés of­fertes par les nou­velles tech­no­lo­gies gé­né­re­ront des pro­grès bé­né­fiques. Par exemple dans le do­maine de la san­té, l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle ai­de­ra les mé­de­cins à mieux diag­nos­ti­quer les pa­tho­lo­gies dont souffrent leurs pa­tients. Mais Erik Bryn­jolf­sson et An­drew McA­fee re­con­naissent que ces bou­le­ver­se­ments au­ront aus­si des consé­quences né­ga­tives sur le mar­ché du tra­vail et risquent d’ag­gra­ver les in­éga­li­tés. «L’époque n’a ja­mais été aus­si dé­fa­vo­rable aux per­sonnes n’ayant re­çu qu’une for­ma­tion ou une qua­li­fi­ca­tion «or­di­naire», car l’or­di­na­teur, le ro­bot et les di­verses tech­no­lo­gies nu­mé­riques sont en train d’ac­qué­rir ces mêmes com­pé­tences de fa­çon très ra­pide.»

Le mé­rite des deux au­teurs est de dé­pas­ser la di­men­sion pu­re­ment des­crip­tive de cette ré­vo­lu­tion pour s’aven­tu­rer sur le che­min des me­sures à prendre afin d’en at­té­nuer ses ef­fets les plus no­cifs. Comme l’une des mu­ta­tions les plus im­por­tantes touche à l’em­ploi, ils pro­posent de sou­te­nir les in­di­vi­dus les plus dé­mu­nis par le biais de la fis­ca­li­té. Mieux que le re­ve­nu de base uni­ver­sel, Erik Bryn­jolf­sson et An­drew McA­fee sou­tiennent l’im­pôt sur le re­ve­nu né­ga­tif dé­fen­du en son temps par le Prix No­bel d’éco­no­mie Milton Friedman. Ce sys­tème per­met à un contri­buable de re­ce­voir une com­pen­sa­tion fi­nan­cière lorsque son sa­laire n’at­teint pas un cer­tain ni­veau. Son ob­jec­tif est d’en­cou­ra­ger les in­di­vi­dus à tra­vailler plu­tôt qu’à tou­cher l’aide so­ciale. Mais, cu­rieu­se­ment, les deux au­teurs res­tent muets sur une autre ré­forme: le pré­lè­ve­ment d’un im­pôt sur les ro­bots. Une ré­flexion qui com­mence à ger­mer au sein des ins­tances po­li­tiques.

Le prin­ci­pal mes­sage de cet ou­vrage est de mon­trer avec in­sis­tance que les tech­no­lo­gies nu­mé­riques nous obligent à re­pen­ser com­plè­te­ment notre mo­dèle de so­cié­té.

LES DEUX AU­TEURS SOU­TIENNENT LA MISE EN PLACE DE L’IM­PÔT SUR LE RE­VE­NU NÉ­GA­TIF, DÉ­FEN­DU EN SON TEMPS PAR MILTON FRIEDMAN

Erik Bryn­jolf­sson, An­drew McA­fee:

«Le deuxième âge de la ma­chine»,

Odile Ja­cob, 329 pages.

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