Des ma­chines à la­ver aux mo­teurs d’avion: l’aven­ture Jean Gal­lay

Sur­vivre dans le sec­teur in­dus­triel n’est pas fa­cile. Fon­dée en 1898, l’en­tre­prise ge­ne­voise bé­né­fi­cie de la nou­velle gé­né­ra­tion de mo­teurs dans l’aé­ro­nau­tique.

Bilan - - Sommaire - PAR SERGE GUERTCHAKOFF

A  la SIP a quit­té Ge­nève et que Par­ker Lu­ci­fer a ces­sé ses ac­ti­vi­tés, les in­dus­tries en­core en terres ge­ne­voises sont de­ve­nues rares, ex­cep­té celles dans l’hor­lo­ge­rie et dans la par­fu­me­rie et les arômes. Fon­dée en 1898, Jean Gal­lay en fait par­tie. Ins­tal­lée à Plan-les-Ouates, cette en­tre­prise fa­mi­liale est mé­con­nue. Pour­tant, quand on prend l’avion, il y a 90% de chances que les mo­teurs contiennent des pièces fa­bri­quées par cette PME ge­ne­voise. Que ce soit la chambre de com­bus­tion, le car­ter d’échap­pe­ment, le sup­port de rou­le­ment, etc. Forte de 185 sa­la­riés, elle est di­ri­gée par une bat­tante, Lau­rence de la Ser­na. Il le faut, pour par­ve­nir à conser­ver ce joyau sur sol hel­vé­tique, comme la CEO vient de le rap­pe­ler à l’oc­ca­sion des 120 ans de la so­cié­té. «Nous au­rions pu vendre à des fonds de pri­vate equi­ty ou en­core à des groupes chi­nois, mais ce­la ne cor­res­pond pas à nos va­leurs. Notre prio­ri­té est d’as­su­rer la pé­ren­ni­té de Jean Gal­lay ici en Suisse.»

Sor­ties de crises

Avant d’évo­quer les an­nées de sa fon­da­tion, re­ve­nons sur la der­nière dé­cen­nie qui fut très mou­ve­men­tée. Com­men­çons par le grave in­cen­die qu’a su­bi l’usine en sep­tembre 2007 et qui a dé­truit la par­tie fa­bri­ca­tion aé­ro­nau­tique, soit près de la moi­tié des sur­faces. Quelques jours à peine après qu’il avait fê­té sa re­nais­sance, la crise mon­diale frap­pait Jean Gal­lay avec les pre­miers re­ports et an­nu­la­tions de com­mande. «En quelques mois, c’est un tiers du por­te­feuille qui s’est éro­dé. Qu’al­lions-nous faire à nou­veau avec notre belle usine re­mise à neuf?», se re­mé­more Lau­rence de la Ser­na. La fille ca­dette de Mi­chel Juille­rat, pro­prié­taire de cette en­tre­prise, ra­conte, qu’une fois de plus, les ac­tion­naires et les di­ri­geants ont dé­ci­dé de se battre. L’op­tion choi­sie a été celle du chô­mage par­tiel et le pa­ri d’une re­prise de l’éco­no­mie dans les deux ans à ve­nir.

«Ce­la s’est avé­ré une ex­cel­lente dé­ci­sion et un pa­ri ga­gnant.» Alors que Jean Gal­lay voyait son car­net de com­mandes re­prendre des cou­leurs, la crise du franc fort l’a tou­ché de plein fouet. «Et, comme 80% de notre pro­duc­tion était des­ti­née à l’ex­port avec des contrats en de­vises, nos marges ont dé­grin­go­lé du jour au len­de­main. Nous avons donc été obli­gés de re­né­go­cier nos contrats. C’était à prendre ou à lais­ser, une ques­tion de sur­vie pour nous. Nos clients ont fi­na­le­ment été conci­liants. Ce­la dé­montre que nous n’étions pas mau­vais et qu’ils te­naient à nous.»

En­fin, ci­tons en­core l’aban­don du taux plan­cher en 2015 et la se­conde vague de ren­ché­ris­se­ment du franc suisse, soit une baisse de com­pé­ti­ti­vi­té par rap­port à ses concur­rents eu­ro­péens. Cette si­tua­tion est d’au­tant plus dif­fi­cile à in­ver­ser que Jean Gal­lay ne se si­tue qu’au 4e rang dans la sup­ply chain après les com­pa­gnies d’avia­tion, avion­neurs et les mo­to­ristes.

A l’heure ac­tuelle, afin de pou­voir sa­tis­faire les prin­ci­paux avion­neurs qui ont be­soin de 60 mo­teurs par mois d’ici à la fin du pre­mier se­mestre 2019, la PME de Plan-les-Ouates avait an­ti­ci­pé et mis en place des chan­tiers de lean ma­nu­fac­tu­ring. Le lean re­pose sur l’éli­mi­na­tion des gas­pillages dans les pro­ces­sus. Il vise à aug­men­ter la ca­pa­ci­té, en ré­dui­sant les coûts et le temps de cycle. En­fin, il s’ap­puie sur la com­pré­hen­sion des be­soins des clients. De plus, Jean Gal­lay va pas­ser d’une or­ga­ni­sa­tion en cel­lules mé­tiers à

une or­ga­ni­sa­tion par cel­lules dé­vo­lues. De­puis deux ans dé­jà, une zone de

1000 m² a été re­dé­fi­nie pour ac­cueillir un flux de fa­bri­ca­tion sim­pli­fié, avec un équi­pe­ment à la pointe des der­nières tech­no­lo­gies. At­ten­tive à in­ves­tir dans l’in­no­va­tion, l’en­tre­prise s’équipe aus­si de ro­bots col­la­bo­ra­tifs. L’idée est de pou­voir ain­si mieux faire face à l’ex­plo­sion de la de­mande de mo­teurs LEAP (Lea­ding Edge Avia­tion Pro­pul­sion), des­ti­nés aux avions ci­vils mo­no­cou­loirs de nou­velle gé­né­ra­tion qui consomment 16% de moins en moyenne.

1898, la fon­da­tion

Re­tour en ar­rière. En 1898, Jean Gal­lay et un cer­tain M. Bach­ten fondent la so­cié­té en nom col­lec­tif Bach­ten & Gal­lay. Ins­tal­lée sur l’em­pla­ce­ment ac­tuel du siège eu­ro­péen de Ca­ter­pillar, elle com­mence par fa­bri­quer des em­bal­lages en fer-blanc pour la bis­cui­te­rie et des fûts mé­tal­liques.

En 1910, l’usine est ra­che­tée par Jean Gal­lay et prend son seul nom. L’in­dus­trie au­to­mo­bile com­men­çant à pro­duire ses pre­miers mo­dèles de sé­rie, l’en­tre­prise dé­ve­loppe et met au point la fa­bri­ca­tion

de phares élec­triques et de ra­dia­teurs de re­froi­dis­se­ment pour vé­hi­cules à mo­teur.

Au dé­but de 1914, à la suite de la mort pré­ma­tu­rée de Jean Gal­lay, l’af­faire est re­prise par ses trois fils, John, Fran­cis et Louis. Pen­dant la Pre­mière Guerre mon­diale, elle est ap­pe­lée à tra­vailler pour la dé­fense na­tio­nale. Il s’agit d’ar­ticles en tôle des­ti­nés aux usines d’ar­me­ment du pays. C’est de cette époque que re­monte le dé­ve­lop­pe­ment du sa­voir­faire en ma­tière d’em­bou­tis­sage, d’es­tam­page et de sou­dage.

La chambre à vide du syn­chro­ton à pro­tons du CERN

Après la Se­conde Guerre mon­diale, la PME en­tre­prend une di­ver­si­fi­ca­tion dans les ap­pa­reils élec­tro­mé­na­gers.

Elle met au point di­vers types de ma­chines à la­ver le linge, avant de se spé­cia­li­ser entre 1958 et 1968 sur les lave-vais­selle. Au fur et à me­sure que des grands groupes s’in­té­ressent à ce mar­ché, Jean Gal­lay ré­duit cette pro­duc­tion pour ne gar­der que la ma­chine à la­ver la vais­selle dite in­dus­trielle, soit celle uti­li­sée par les la­bo­ra­toires mé­di­caux.

En 1963, elle se charge de réa­li­ser la chambre à vide du syn­chro­ton à pro­tons du CERN. Par­mi ses ré­fé­rences d’alors, ci­tons en­core le pla­teau des tour­ne­disques Tho­rens, la mal­lette pour les ma­chines à coudre El­na ou en­core les co­quilles pour les pre­miers Tur­mix.

En 1979, à l’étroit sur son site des Eaux-Vives, elle est la pre­mière in­dus­trie à s’ins­tal­ler à Plan-les-Ouates, bien avant que les marques hor­lo­gères en firent une de leur des­ti­na­tion pri­vi­lé­giée. Quatre an­nées après ce dé­mé­na­ge­ment, soit en 1983, Mi­chel Juille­rat (fils d’un in­dus­triel hor­lo­ger) est ame­né à prendre une par­ti­ci­pa­tion dans la so­cié­té. «Des be­soins sup­plé­men­taires en ca­pi­taux étaient né­ces­saires pour fi­nan­cer la crois­sance de Jean Gal­lay et son dé­ve­lop­pe­ment. En ef­fet, nous avons ab­sor­bé Mo­to­sa­coche MAG en 1986 (spé­cia­li­sée dans la fa­bri­ca­tion de mo­teurs), de­ve­nue MAG-Plas­tic avec la di­ver­si­fi­ca­tion des ma­chines à souf­fler PET, et agran­di l’usine pour l’ac­cueillir», ex­plique Mi­chel Juille­rat (lire l’en­ca­dré ci-des­sous).

Com­po­sants pour les avions

Au cours de ces trois der­nières dé­cen­nies, la fa­mille Juille­rat n’a ces­sé d’in­ves­tir pour se consa­crer à ses mé­tiers de base: la par­tie chaude des tur­bines pour mo­teurs d’avion et des tur­bines à gaz, ain­si que, plus ré­cem­ment, des pièces très spé­ci­fiques pour l’in­dus­trie nu­cléaire. Pour rap­pel, Jean Gal­lay a été ac­tive dans la pro­duc­tion de com­po­sants pour les avions Hun­ter, Ti­ger, Mi­rage et FA/18, ache­tés par l’ar­mée suisse. «Ces pro­grammes dans le cadre des af­faires com­pen­sa­toires ont été un le­vier for­mi­dable et nous ont per­mis de faire des avan­cées consi­dé­rables en termes de sa­voir-faire.»

Ain­si, après que quatre gé­né­ra­tions de Gal­lay se sont suc­cé­dé, deux gé­né­ra­tions de Juille­rat ont pris le re­lais en 1998. La fa­mille Gal­lay s’étant com­plè­te­ment re­ti­rée de la so­cié­té en 1999, c’est main­te­nant la deuxième gé­né­ra­tion d’une fa­mille ge­ne­voise qui en as­sure la bonne marche. En­trée au con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion en 2002, Lau­rence de la Ser­na a pris la di­rec­tion gé­né­rale en 2008; de plus, en 2005, sa fille aî­née Ca­role Juille­rat-Be­tant a pris la di­rec­tion des res­sources hu­maines. Et l’ave­nir semble pro­met­teur.

Lau­rence de la Ser­na di­rige l’en­tre­prise qui fête ses 120 ans: «Notre prio­ri­té est d’as­su­rer la pé­ren­ni­té de Jean Gal­lay ici en Suisse.»

An­nées 1960 Contrôle qua­li­té des pro­duits.

1964 L’in­dus­triel s’est di­ver­si­fié dans l’élec­tro­mé­na­ger.

1971 L’en­tre­prise com­mence à être à l’étroit dans son usine des Eaux-Vives.

L’usine en 1964 Jean Gal­lay a dé­ve­lop­pé un sa­voir-faire en ma­tière d’em­bou­tis­sage, d’es­tam­page et de sou­dage.

An­nées 1980 Ma­chine à la­ver la vais­selle in­dus­trielle, des­ti­née aux la­bo­ra­toires mé­di­caux.

L’in­dus­triel est im­plan­té àde­puis 1979. En 1986, Jean Gal­lay ra­chète Mo­to­sa­coche MAG, spé­cia­li­sée dans la fa­bri­ca­tion des ma­chines pro­dui­sant des bou­teilles en PET et dans di­vers mo­teurs.

L’équipe de Jean Gal­lay compte au­jourd’hui 185 col­la­bo­ra­teurs.

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