Elec­tri­ci­té: la sou­ve­rai­ne­té suisse se­rait me­na­cée

Bilan - - La Une - PAR JEAN-PHI­LIPPE BUCHS

Lau­fen­burg, bourg d’en­vi­ron 3600 ha­bi­tants au bord du Rhin. C’est dans cette com­mune ar­go­vienne qu’est né en 1958 le mar­ché trans­fron­ta­lier de l’élec­tri­ci­té sur le conti­nent eu­ro­péen. Il y a soixante ans, la créa­tion du poste de cou­plage connu sous le nom d’«étoile de Lau­fen­burg» a po­sé les bases du pre­mier ré­seau in­ter­con­nec­té entre la Suisse, l’Al­le­magne et la France. Ob­jec­tif: as­su­rer la sé­cu­ri­té de leur ap­pro­vi­sion­ne­ment. A l’époque, la Confé­dé­ra­tion et les ac­teurs hel­vé­tiques de la branche ont joué un rôle-clé. Au­jourd’hui, l’Eu­rope de l’élec­tri­ci­té pour­suit sa construc­tion, mais cette fois sans la Suisse. Mi­chael Wi­der, pré­sident de l’As­so­cia­tion des en­tre­prises élec­triques suisses (AES), le re­grette. Il s’en ex­plique.

La Suisse a-t-elle be­soin d’un ac­cord bi­la­té­ral avec l’Union eu­ro­péenne (UE) dans le do­maine de l’élec­tri­ci­té?

La ques­tion n’est pas de sa­voir si nous vou­lons adhé­rer à une struc­ture su­pra­na­tio­nale, mais elle est plu­tôt de me­su­rer les re­tom­bées né­ga­tives de notre ex­clu­sion. Alors que la Suisse est la plaque tour­nante de l’élec­tri­ci­té en rai­son de sa po­si­tion géo­gra­phique, l’Eu­rope élec­trique se construit sans que nous puis­sions plus y par­ti­ci­per de plein droit. Au­tre­ment dit, nous de­vons prendre en compte des règles com­mer- ciales et de flux phy­siques qui pro­viennent d’autres pays. Notre sou­ve­rai­ne­té en ma­tière élec­trique est me­na­cée.

Avec quelles consé­quences?

Nous sommes de plus en plus ex­clus des mé­ca­nismes de mar­ché tant sur le plan phy­sique que dans le do­maine com­mer­cial. Sur le plan phy­sique, à sa­voir le trans­port de cou­rant, nous consta­tons que les flux élec­triques in­traeu­ro­péens tran­si­tant par le biais de nos in­fra­struc­tures de­viennent de plus en plus im­pré­vi­sibles. D’une part en rai­son du dé­ve­lop­pe­ment des éner­gies éo­lienne et so­laire. D’autre part parce que le ré­seau hel­vé­tique n’est tout sim­ple­ment plus suf­fi­sam­ment pris en compte par l’UE dans le cal­cul des ca­pa­ci­tés trans­fron­ta­lières et de tran­sit. Ces flux de­viennent im­pré­vi­sibles pour le ges­tion­naire de notre propre ré­seau. Afin de main­te­nir l’équi­libre du sys­tème eu­ro­péen in­ter­con­nec­té, Swiss­grid (ges­tion­naire du ré­seau na­tio­nal, ndlr) peut pui­ser dans les ca­pa­ci­tés hy­drau­liques de nos bar­rages. Mais son rôle, qui est pour­tant ca­pi­tal, n’est pas tou­jours ré­mu­né­ré à un prix équi­table. De plus, ces ca­pa­ci­tés hy­drau- liques risquent alors de man­quer dans les si­tua­tions cri­tiques, no­tam­ment en hi­ver.

C’est-à-dire?

Sur le plan com­mer­cial, les en­tre­prises hel­vé­tiques sont ex­clues des pla­te­formes de né­go­cia­tion des prix de l’élec­tri­ci­té gé­rant le court terme – in­tra­day, le jour même, et day ahead, le jour pro­chain. Nous per­dons ain­si l’op­por­tu­ni­té de va­lo­ri­ser la flexi­bi­li­té de notre force hy­drau­lique qui re­pré­sente 60% de notre parc élec­trique. Le manque à ga­gner est es­ti­mé à 300 mil­lions de francs par an.

La ren­ta­bi­li­té des bar­rages est en chute libre.

Sont-ils en­core utiles?

Pre­nons la Grande-Dixence. Elle n’a pas été construite pour le consom­ma­teur fi­nal, mais pour équi­li­brer les flux élec­triques et pour sta­bi­li­ser ce sys­tème fra­gile, non seule­ment en Suisse mais aus­si avec les pays avoi­si­nants. Sur le plan phy­sique, cette in­fra­struc­ture conti­nue d’as­su­mer son rôle. En re­vanche, les bé­né­fices éco­no­miques que nous avons pu en ti­rer dans le pas­sé (ex­por­ter du cou­rant aux heures de pointe à des prix éle­vés, ndlr) dis­pa­raî­tront avec notre ex­clu­sion de l’Eu­rope élec­trique.

La Confé­dé­ra­tion doit-elle sou­te­nir les en­tre­prises pro­prié­taires des bar­rages?

Le prix de re­vient de la force hy­drau­lique est trop éle­vé, no­tam­ment en rai­son de la re­de­vance hy­drau­lique, qui re­pré­sente près d’un quart des coûts de re­vient moyens de l’hy­drau­lique, et des taxes per­çues par les col­lec­ti­vi­tés pu­bliques à charge du pro­duc­teur. A l’ins­tar des pays voi­sins qui consi­dèrent les bar­rages comme une in­fra­struc­ture stra­té­gique, nous es­ti­mons que la Suisse doit ré­duire ce type d’im­pôt qui est né­faste à la com­pé­ti­ti­vi­té de ses en­tre­prises élec­triques pro­duc­trices, si celles–ci doivent s’af­fir­mer dans le contexte international.

Sans ac­cord avec l’Union eu­ro­péenne, notre sou­ve­rai­ne­té est me­na­cée, es­time le pré­sident de l’As­so­cia­tion des en­tre­prises élec­triques suisses.

La Confé­dé­ra­tion n’exige pas des CFF qu’ils prennent à leur compte les amor­tis­se­ments de la construc­tion du tun­nel du Go­thard. La Suisse de­vra dé­ci­der de ce qu’elle consi­dère comme in­fra­struc­ture na­tio­nale stra­té­gique et dé­fi­nir des condi­tions-cadres adé­quates.

Les né­go­cia­tions avec l’UE sont-elles au point mort?

Sans un ac­cord ins­ti­tu­tion­nel avec Bruxelles, il y a peu de chance de pou­voir conclure dans le do­maine de l’élec­tri­ci­té.

La Suisse peut-elle vivre sans ac­cord?

L’adop­tion de la Stra­té­gie éner­gé­tique 2050 avec l’aban­don pro­gres­sif du nu­cléaire im­plique que nous fas­sions par­tie de l’Eu­rope élec­trique. Se­lon le de­gré d’iso­le­ment au­quel nous ris­quons d’être confron­tés à l’ave­nir, nous de­vons ra­pi­de­ment ré­flé­chir à un plan B car ce qui est ac­tuel­le­ment en train de se pas­ser chez nos voi­sins au­ra un im­pact sur notre propre ap­pro­vi­sion­ne­ment en élec­tri­ci­té. Nous de­vons éla­bo­rer un mo­ni­to­ring cons­tant afin de suivre les stra­té­gies mises en oeuvre par l’Al­le­magne, la France et l’Ita­lie.

Notre ap­pro­vi­sion­ne­ment est-il en dan­ger?

Pour com­prendre les en­jeux en ma­tière de sé­cu­ri­té d’ap­pro­vi­sion­ne­ment, il faut dis­tin­guer la puis­sance éner­gé­tique (on peut la com­pa­rer aux che­vaux d’un mo­teur de voi­ture) de la du­rée d’uti­li­sa­tion de cette puis­sance, l’éner­gie. La puis­sance, la Suisse en pos­sède beau­coup. On a une ving­taine de GW (gi­ga­watts), alors qu’on n’en em­ploie qu’une dou­zaine un jour de grand froid. En re­vanche, la du­rée d’uti­li­sa­tion de l’éner­gie est li­mi­tée du fait qu’elle dé­pend, pour la Suisse, des ca­pa­ci­tés d’eau re­te­nue par les bar­rages. En été, la Suisse dis­pose de trop d’éner­gie. En hi­ver, elle n’en a pas as­sez et dé­pend des im­por­ta­tions. Or, avec la sor­tie du nu­cléaire , nous de­vien­drons de plus en plus dé­pen­dants de l’étran­ger à un mo­ment où nos voi­sins risquent de ré­duire, eux aus­si, leur ca­pa­ci­té. Une chose est dé­jà sûre: tous les pays eu­ro­péens ne pour­ront pas de­ve­nir im­por­ta­teurs d’élec­tri­ci­té.

L’UE peut-elle contour­ner le ré­seau hel­vé­tique?

Dans les pro­chaines an­nées, la Suisse conti­nue­ra à jouer un rôle pri­mor­dial en rai­son de sa po­si­tion cen­trale et de la qua­ran­taine de points d’in­ter­con­nexion entre son ré­seau et ce­lui de ses voi­sins A plus long terme, nous ne pou­vons pas ex­clure que ces der­niers dé­cident de ren­for­cer leurs lignes de trans­port de cou­rant et contournent ain­si notre pays, no­tam­ment en pas­sant par la France pour les tran­sits nord-sud vers l’Ita­lie.

Mi­chael Wi­der, pré­sident de l’AES: «Nous sommes de plus en plus ex­clus des mé­ca­nismes de mar­ché.»

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