Les pays émer­gents dans la tour­mente

Les ré­gions émer­gentes souffrent de la pous­sée pro­tec­tion­niste amé­ri­caine. Le plus gros est sans doute pas­sé pour leurs ac­tions, sé­vè­re­ment sanc­tion­nées cette an­née.

Bilan - - Sommaire - PAR FRANCK NI­CO­LAS*

LA PO­LI­TIQUE éco­no­mique amé­ri­caine, pro­cé­dant à des al­lè­ge­ments fis­caux ain­si qu’à des re­lances bud­gé­taires sur une éco­no­mie dé­jà en ten­sion, fait pla­ner un risque ma­jeur sur la flui­di­té des échanges mon­diaux. Elle ali­mente des pers­pec­tives à la fois in­fla­tion­nistes aux Etats-Unis et ré­ces­sives dans les émer­gents.

Le sti­mu­lus do­mes­tique per­ma­nent pro­mis par Do­nald Trump fait craindre une sur­chauffe qui obli­ge­rait la Ré­serve fédérale (Fed) à dur­cir le ton; les re­lè­ve­ments de taux qui s’en­sui­vraient n’au­gu­re­raient rien de bon pour les ré­gions émer­gentes en­det­tées en dol­lar. D’autre part, l’élan pro­tec­tion­niste que l’Ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine ré­pand sur la pla­nète cible d’abord les pays émer­gents qui pro­duisent à bas coûts.

In­ter­ven­tions sur les deux fronts

Du coup, un vent de pa­nique s’est em­pa­ré pro­gres­si­ve­ment des mar­chés fi­nan­ciers. Cette fra­gi­li­té ré­ma­nente des émer­gents, qui était connue de tous, ne s’était pas ma­té­ria­li­sée avec au­tant d’acui­té tant que le scé­na­rio cen­tral était ce­lui d’une nor­ma­li­sa­tion très gra­duelle des taux aux Etats-Unis. Mais face à l’in­sis­tance avec la­quelle le pré­sident amé­ri­cain conti­nue d’in­ter­ve­nir sur les deux fronts (do­mes­tique et com­mer­cial), les mar­chés ont dû re­voir leur co­pie.

Sur le plan in­terne, de nou­veaux al­lège- ments d’im­pôts pour­raient bien­tôt être pro­po­sés. Même s’il n’est pas ac­quis qu’ils se­ront vo­tés, ce­la ajoute des pers­pec­tives en­core po­si­tives à une éco­no­mie dé­jà bien lan­cée. D’au­tant que des pro­grammes d’in­fra­struc­tures doivent en­core ve­nir se sur­ajou­ter pro­gres­si­ve­ment. La crois­sance du se­cond tri­mestre s’est mon­trée par­ti­cu­liè­re­ment vi­gou­reuse aux Etats-Unis, et la Fed d’At­lan­ta a même re­le­vé au-des­sus de 4% ses at­tentes en la ma­tière pour la fin de l’an­née. Les créa­tions d’em­ploi, le taux de chô­mage, la confiance conti­nuent de mon­trer des évo­lu­tions si­gni­fi­ca­tives. Hor­mis l’im­mo­bi­lier résidentiel, rares sont les don­nées qui n’at­testent pas d’une to­ni­ci­té. L’in­fla­tion sa­la­riale pointe, le rap­port de l’em­ploi ayant mon­tré un sa­laire moyen évo­luant de fa­çon dan­ge­reuse sur un an à 2,9% en août. Do­nald Trump s’em­ploie à ef­fec­tuer un der­nier sprint avant les élec­tions de mi-man­dat qui ne se­ront pas une for­ma­li­té (seule­ment 23 sièges pour perdre la Chambre des re­pré­sen­tants).

En ex­terne, c’est l’ac­cord sur le Mexique qui est ve­nu le pre­mier scel­ler concrè­te­ment l’une des pro­messes de cam­pagne de Trump. Le Mexique, qui ex­porte à 80% vers les Etats-Unis (alors que c’est 2% dans le sens in­verse), a sau­vé l’es­sen­tiel et le pe­so s’est ap­pré­cié. Il semble éga­le­ment qu’un pas im­por­tant ait été fran­chi avec la Chine. En ef­fet, 200 mil­liards d’ex­por­ta­tions chi­noises ver­ront leurs taxes doua­nières re­mon­ter: de 10% dé­jà de­puis le 24 sep­tembre, puis en­core de 25% au dé­but de l’an­née pro­chaine. Même si la Chine a ri­pos­té avec 60 nou­veaux mil­liards d’ex­por­ta­tions amé­ri­caines, ce sont au­jourd’hui 110 mil­liards sur 130 de pro­duits en pro­ve­nance des Etats-Unis dont les droits de douane ont été re­haus­sés

alors qu’il en reste en­core un peu plus de 230 mil­liards dans l’autre sens. Au­tant dire que la Chine est en­core menacée sans réel­le­ment avoir les moyens de ré­agir.

Hausse des taux

C’est ce contexte qui a été par­ti­cu­liè­re­ment pré­ju­di­ciable aux émer­gents. La dé­fiance des mar­chés fi­nan­ciers, at­ta­quant la plu­part des de­vises, a va­li­dé le scé­na­rio in­fla­tion­niste dans ces par­ties du monde. En ef­fet, avec un ren­ché­ris­se­ment des im­por­ta­tions par baisse de la mon­naie et une crois­sance qui n’ac­cé­lère pas du fait de l’élan pro­tec­tion­niste amé­ri­cain, il n’en fal­lait pas da­van­tage pour pla­cer le monde émergent dans une crise. La seule fa­çon de l’en­rayer étant de mon­ter les taux (l’Ar­gen­tine a les taux di­rec­teurs les plus éle­vés du monde, la Tur­quie a mon­té ré­cem­ment les siens à 24%), les ef­fets ré­ces­sifs qui s’en­sui­vront va­lident le pos­tu­lat de base des mar­chés. L’Afrique du Sud est par ailleurs of­fi­ciel­le­ment en­trée en ré­ces­sion.

Seule la Chine dis­pose réel­le­ment de marges de ma­noeuvre. Comme un peu par­tout, la baisse du yuan – en ri­poste aux me­naces de Trump – a fi­ni par trou­ver sa li­mite. Les sor­ties de ca­pi­taux qu’elle a fi­ni par in­duire ont ame­né la Banque de Chine à mon­ter ses taux pour en­rayer cette glis­sade. Mais une re­lance par le cré­dit de­vrait per­mettre par ailleurs de faire at­ter­rir la crois­sance à 6,5% cette an­née, ce qui reste ho­no­rable. Les im­pacts sur les voi­sins asia­tiques de­vraient au moins sou­te­nir une par­tie d’entre eux.

Pour le reste, les dif­fi­cul­tés ne sont pro­ba­ble­ment pas ter­mi­nées, mais le plus gros est peut-être pas­sé avec le plat de ré­sis­tance sur les ta­rifs doua­niers entre les Etats-Unis et la Chine. Les ac­tions émer­gentes qui ont d’ailleurs été sé­vè­re­ment sanc­tion­nées cette an­née (y com­pris en de­vise lo­cale) semblent se sta­bi­li­ser. Vien­dra le mo­ment où il fau­dra s’in­té­res­ser de nou­veau à cette par­tie du mar­ché qui est de moins en moins ho­mo­gène. Mais il est sans doute en­core un peu tôt… * Di­rec­teur ges­tion mul­ti-as­set mul­ti-af­fi­liés, Os­trum As­set Ma­na­ge­ment

Une hausse des taux amé­ri­cains pé­na­li­se­rait les pays en­det­tés en dol­lar.

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