Le désa­veu du centre

Bilan - - Éditorial - MYRET ZAKI Ré­dac­trice en chef

L’    de Jair Bol­so­na­ro avec 55% des voix consacre le re­tour en force des «hommes forts» à l’an­cienne, lea­ders au­to­ri­taires aux pa­roles vio­lentes et re­je­tant tout po­li­ti­que­ment cor­rect, adeptes des va­leurs de l’ar­mée, de la force vi­rile et de la re­li­gion chré­tienne, et an­non­çant la res­tau­ra­tion d’un «ordre» per­du. Une vague ré­ac­tion­naire sans pré­cé­dent de­puis l’après-guerre. Le 28 oc­tobre nous fait re­vivre avec le Bré­sil un épi­sode iden­tique à ce­lui de l’élec­tion de Trump. Dans les mé­dias, l’ar­ri­vée du «Trump bré­si­lien» ins­pire aus­si les mêmes vo­cables trau­ma­tiques, les mêmes cris d’or­fraie que pour Mat­teo Salvini en Ita­lie, Vik­tor Or­ban en Hon­grie, ou Ro­dri­go Du­terte aux Phi­lip­pines. Un peu par­tout, les di­ri­geants au­to­ri­taires, au lan­gage di­rect, aux ac­cents na­tio­na­listes et iden­ti­taires réa­lisent un raz-de-ma­rée et un pied-de-nez, font hy­per­ven­ti­ler les pro­gres­sistes et les li­bé­raux. Cha­cun marque son ter­ri­toire à l’aide d’une ra­fale de sor­ties ou­tran­cières, qui scan­da­lisent l’in­tel­li­gent­sia au­tant qu’elles gal­va­nisent le peuple.

C’est un vé­ri­table conflit de va­leurs qui se joue ici entre les élites et les classes po­pu­laires qui plé­bis­citent ces chefs po­pu­listes. Si ces der­niers at­taquent d’abord le po­li­ti­que­ment cor­rect, c’est parce que cette forme de lan­gage vé­hi­cule les va­leurs de leurs en­ne­mis pro­gres­sistes et adeptes de la di­ver­si­té et du li­bé­ra­lisme, et qu’ils veulent les dis­qua­li­fier en im­po­sant le lan­gage mi­li­taire et po­pu­laire. Ré­sul­tat, dé­ra­pages ra­cistes, sexistes ou ho­mo­phobes semblent par­ti­ci­per à la po­pu­la­ri­té de ces nou­veaux lea­ders. Rien ne pa­raît dé­pas­ser les bornes pour leurs élec­teurs. «Ou­bliez les droits de l’homme, si je de­viens pré­sident, ça va sai­gner», dé­clare Du­terte en 2016, juste avant d’être élu. Quant à Bol­so­na­ro, ses faits d’armes n’ont rien à en­vier aux autres: «Je ne te vio­le­rais même pas car tu ne le mé­rites pas», dit-il en 2003 à une par­le­men­taire, et en 2011 il dé­cla­rait qu’il ne sup­por­te­rait pas que son fils soit ho­mo­sexuel ou qu’il ai­mât une femme noire.

Le pro­blème, pour­tant, ce n’est pas tant l’ar­ri­vée au pou­voir de ces per­son­nages que l’in­com­pré­hen­sion du phé­no­mène. A chaque fois, ces per­cées sont vues comme des ca­tas­trophes na­tu­relles tom­bées du ciel, de mau­vais sorts je­tés par un mé­chant sor­cier, ou au mieux comme de fâ­cheux ac­ci­dents dé­mo­cra­tiques.

Mais non. C’est un désa­veu. Un désa­veu cin­glant des élus de centre droite et de centre gauche qui les ont pré­cé­dés. Par­tout, les par­tis gou­ver­ne­men­taux du centre sont en crise. Leur lo­gi­ciel ne semble plus pou­voir ré­pondre aux pro­blèmes de dé­clas­se­ment so­cial et de perte de pou­voir d’achat des po­pu­la­tions. Ils ne parlent plus à la base. En An­gle­terre, au Bré­sil, aux Etats-Unis, ou en France, des pans de la po­pu­la­tion ont été trop long­temps dé­lais­sés, qui ré­clament un tra­vail sûr et dé­cem­ment payé, une iden­ti­té cultu­relle pré­ser­vée et une pro­tec­tion des fron­tières face au dum­ping so­cial et éco­no­mique. Et pen­dant ce temps, au Bré­sil, les di­ri­geants se servent dans la caisse: trois pré­si­dences suc­ces­sives se sont ache­vées sur des cas de cor­rup­tion, tra­fic d’in­fluence, blan­chi­ment d’ar­gent, fraude comp­table ou dé­tour­ne­ment de fonds. Et ce­la, ça ne fait peur à per­sonne?

Le cas du clan Clin­ton était si­mi­laire. L’avè­ne­ment de la démocratie et de l’Etat ra­tion­nel-lé­gal, avec son lan­gage me­su­ré, ses cos­tumes bien taillés, de­vait avant tout pré­ve­nir la cor­rup­tion en im­po­sant les règles du droit à la place des struc­tures féo­dales, né­po­tistes et obs­cu­ran­tistes ca­rac­té­ris­tiques du pou­voir tri­bal et re­li­gieux. Sans in­té­gri­té, la démocratie n’a nulle lé­gi­ti­mi­té. Ce qui doit faire peur, c’est la cor­rup­tion, quels que soient les atours dont elle se pare ou le lan­gage châ­tié qu’elle em­ploie. On veut que ça change? Il faut se re­mettre en ques­tion.

C’EST UN VÉ­RI­TABLE CONFLIT DE VA­LEURS QUI SEJOUE ICI ENTRE LES ÉLITES ET LES CLASSES PO­PU­LAIRES QUI ÉLISENT CES CHEFS PO­PU­LISTES

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