La com­plai­sance du ca­pi­tal-risque

Bilan - - Décryptage - FA­BRICE DELAYE

Le ca­pi­tal-risque eu­ro­péen ne s’est ja­mais aus­si bien por­té. Les chiffres li­vrés par cette in­dus­trie lors du ré­cent Ven­ture Ca­pi­tal Fo­rum af­fichent re­cord sur re­cord: 7,7 mil­liards d’eu­ros le­vés par ces fonds en 2017, 17,6 mil­liards in­ves­tis dans les startups et pour près de 11 mil­liards ré­cu­pé­rés après des in­tro­duc­tions en bourse ou des ces­sions.

Ajou­tez à ce­la des per­for­mances de l’ordre de 20% par an en termes de re­tour sur in­ves­tis­se­ment (IRR). Plus de 50 «li­cornes» (des startups va­lo­ri­sées plus d’un mil­liard). La mul­ti­pli­ca­tion de «dra­gons», des en­tre­prises dont les in­tro­duc­tions en bourse re­tournent plus que la va­leur to­tale des fonds qui les ont sou­te­nus à l’ins­tar de Spo­ti­fy, d’Adyen ou de Far­fetch. On peut par­ler d’eu­pho­rie.

«Dé­ployer l’ar­gent le­vé»

Le hic est que ce sen­ti­ment ouvre souvent la voieàu­nautre:la­com­plai­sance.In­ter­ve­nant lors de ce fo­rum, Uli Gra­ben­war­ter, vice-di­rec­teur du Fonds eu­ro­péen d’in­ves­tis­se­ment qui sou­tient 450 fonds de ca­pi­tal­risque, se dit in­quiet d’en­tendre les gé­rants af­fir­mer qu’ils doivent «dé­ployer l’ar­gent le­vé et non plus l’in­ves­tir». Dé­pen­ser plu­tôt qu’être sé­lec­tif, au­tre­ment dit.

Le ré­sul­tat est que les prix des ti­ckets d’en­trée dans les startups sont à la hausse. Sur la base d’un échan­tillon de 4000 startups, Uli Gra­ben­war­ter es­time qu’il faut au­jourd’hui 100 000 eu­ros pour ache­ter 1% du ca­pi­tal d’une jeune star­tup contre 80 000 en 2007 et 50 000 en 1997. Alors que les pro­grès de la di­gi­ta­li­sa­tion ont di­mi­nué les coûts de lan­ce­ment d’une jeune pousse. Et en dé­pit aus­si du fait que les re­tours sur in­ves­tis­se­ment, même s’ils se sont amé­lio­rés, n’ont en gé­né­ral pas sui­vi la même in­fla­tion.

Certes, comme le re­marque Brent Ho­ber­man, co­fon­da­teur de last­mi­ni­nute.com et à la tête au­jourd’hui du fonds FirstMi­nute Ca­pi­tal: «Le ca­pi­tal-risque n’est pas une in­dus­trie de moyennes, mais une quête de l’ex­cep­tion­nel.» C’est vrai, mais le boom ac­tuel de l’in­ves­tis­se­ment dans les startups en Eu­rope offre-t-il suf­fi­sam­ment d’op­por­tu­ni­tés ex­cep­tion­nelles vu la masse d’ar­gent qu’il at­tire?

Une dou­zaine de fonds de ca­pi­tal-risque eu­ro­péen vont dé­pas­ser les 500 mil­lions d’eu­ros sous ges­tion cette an­née. En France, trois fonds lèvent ac­tuel­le­ment près d’un mil­liard. Le pri­vate equi­ty «buyout», qui a épui­sé l’es­sen­tiel des pos­si­bi­li­tés de re­struc­tu­rer des en­tre­prises exis­tantes, se tourne de plus en plus vers le ca­pi­tal-risque.

Bien sûr, le ca­pi­tal-risque eu­ro­péen ne pèse en­core que le tiers de ce­lui des EtatsU­nis et la moi­tié de la Chine. Sa crois­sance est donc ré­jouis­sante parce qu’elle re­met l’en­tre­pre­neu­riat au coeur de la dy­na­mique éco­no­mique du Vieux-Conti­nent. Mais si cette dy­na­mique ne ruis­selle pas dans le reste de l’éco­no­mie, elle risque de créer une bulle dé­con­nec­tée de la réa­li­té d’une Eu­rope qui est aus­si la proie des na­tio­na­lismes.

IL FAUT AU­JOURD’HUI 100 000 EU­ROS POUR ACHE­TER 1% DU CA­PI­TAL D’UNE JEUNE STAR­TUP CONTRE 80 000 EN 2007 ET 50 000 EN 1997

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