La gé­néa­lo­giste qui ré­sout les cold cases

Bilan - - Leaders - PAR FA­BRICE DELAYE

Aux Etats-Unis, Cece Moore a contri­bué à iden­ti­fier des sus­pects de meurtres et de viols grâce à des arbres gé­néa­lo­giques re­cons­truits à par­tir des tests ADN grand pu­blic.

A    , Ch­ris­ty Mi­rack, ins­ti­tu­trice de 25 ans de Lan­cas­ter en Penn­syl­va­nie, est re­trou­vée morte dans son ap­par­te­ment. La mâ­choire frac­tu­rée, elle avait été étran­glée et vio­lée. Bien que la po­lice ait re­trou­vé sur place l’ADN de son agres­seur, il ne fi­gu­rait dans au­cune des bases de don­nées de la po­lice amé­ri­caine. Même celle du FBI, CODIS (Com­bi­ned DNA In­dex Sys­tem), ne contient que les ADN des in­di­vi­dus dé­jà ar­rê­tés pour crimes. Après des an­nées à suivre des pistes sans ré­sul­tat, le meurtre de Ch­ris­ty Mi­rack est de­ve­nu un cold case, une af­faire clas­sée.

Se­lon le Wa­shing­ton Post, sur les

55 868 ho­mi­cides com­mis dans 55 villes amé­ri­caines au cours de la der­nière dé­cen­nie, 50% n’ont pas abou­ti à une ar­res­ta­tion. En in­cluant les autres crimes vio­lents, le chiffre monte à 200 000 cold cases de­puis les an­nées 1960. Ce­pen­dant, le cas de Ch­ris­ty Mi­rack in­dique un chan­ge­ment de pa­ra­digme. En juin der­nier, vingt-six ans après, la po­lice de Lan­cas­ter a an­non­cé l’ar­res­ta­tion d’un sus­pect.

Agé de 49 ans, Ray­mond Charles Rowe, père de fa­mille, était jusque-là sur­tout connu comme DJ lors de ma­riages. Il est dé­sor­mais ac­cu­sé du meurtre au pre­mier de­gré de Ch­ris­ty Mi­rack et at­tend son pro­cès. Avec peu de chances d’être ac­quit­té. Car der­rière son ar­res­ta­tion, on trouve les mé­thodes d’in­ves­ti­ga­tion ré­vo­lu­tion­naires d’une femme éton­nante. Gé­néa­lo­giste au­to­di­dacte, Cece Moore a com­plè­te­ment trans­for­mé la ma­nière de me­ner des en­quêtes en uti­li­sant l’ADN.

Une «scien­ti­fique ci­toyenne»

Ren­con­trée lors de la confé­rence EmTech or­ga­ni­sée chaque au­tomne par la Tech­no­lo­gy Re­view du MIT, elle com­mence par s’ex­cu­ser de pas avoir de doc­to­rat ou de titre de pro­fes­seur comme la plu­part des autres spea­kers. Je suis une «scien­ti­fique ci­toyenne», ex­plique celle qui fut aus­si ac­trice et chan­teuse. Ce­la n’em­pêche pas l’au­dience du MIT de res­ter ri­vée aux ex­pli­ca­tions de cette pe­tite femme aux che­veux bou­clés qui ré­sout les af­faires cri­mi­nelles les plus com­plexes de­puis le ca­na­pé de son sa­lon en Ca­li­for­nie.

«Ce que j’ai in­ven­té, c’est une forme de gé­néa­lo­gie in­ver­sée», ré­sume Cece Moore. Dans le dé­tail, elle re­vient sur les neuf cas qu’elle a ré­so­lus de­puis le prin­temps. «Sur la plu­part des scènes de crime, on re­trouve l’ADN du sus­pect qu’il est dif­fi­cile d’iden­ti­fier s’il n’est pas dans une base de don­nées. Ce qui a chan­gé ces der­nières an­nées, c’est que des en­tre­prises comme 23andMe ou an­ces­try.com col­lectent mas­si­ve­ment l’ADN de nom­breux in­di­vi­dus.» Le mar­ché a dé­col­lé l’an der­nier, pas­sant de l’ordre de 12 mil­lions d’ADN col­lec­tés à 25 mil­lions.

Certes, mais les condi­tions gé­né­rales de ces ser­vices ne ga­ran­tissent-ils pas la plus com­plète dis­cré­tion? «C’est exact, mais il y a une ex­cep­tion, pour­suit Cece Moore. GED­match est une sorte de mé­ta­base de don­nées dans la­quelle les uti­li­sa­teurs d’autres ser­vices d’ana­lyse d’ADN af­fichent leurs don­nées pour les rendre ex­pli­ci­te­ment ex­ploi­tables, gé­né­ra­le­ment pour re­trou­ver ou être re­trou­vés par des membres de leurs fa­milles.»

GED­match compte plus d’un mil­lion d’ADN d’Amé­ri­cains. Cece Moore connaît bien ce ser­vice pour s’en être ser­vi pour re­trou­ver les pa­rents bio­lo­giques d’en­fants adop­tés. Son idée est de com­pa­rer les ADN des cri­mi­nels trou­vés sur les scènes de crime pour dé­ni­cher dans cette base de don­nées des membres de sa fa­mille par­ta­geant les mêmes mar­queurs gé­né­tiques: les single-nu­cleo­tide po­ly­mor­phism (SNPs) qui en gé­né­tique re­pré­sentent 90 % de l’en­semble des va­ria­tions gé­né­tiques hu­maines. «La dif­fé­rence, c’est qu’en plus de re­mon­ter un arbre gé­néa­lo­gique pour iden­ti­fier des pa­rents, il faut le re­des­cendre pour trou­ver le sus­pect.»

L’arbre gé­néa­lo­gique in­ver­sé

L’en­quête qui a conduit à l’ar­res­ta­tion de Ray­mond Charles Rowe per­met de com­prendre. En mai 2018, Cece Moore com­pare l’ADN du sus­pect in­con­nu dé­cou­vert sur les lieux du meurtre de Ch­ris­ty Mi­rack que lui ont confié les en­quê­teurs avec ceux de la base de don­nées de GED­match. Elle iden­ti­fie plu­sieurs pa­rents éloi­gnés, des cou­sins du sus­pect par­ta­geant lar­ge­ment les mêmes va­ria­tions gé­né­tiques hé­ri­tées. A par­tir de là, elle construit l’arbre gé­néa­lo­gique de cette fa­mille en re­mon­tant jus­qu’aux ar­riè­re­grands-pa­rents com­muns des cou­sins loin­tains iden­ti­fiés.

Une fois ces an­cêtres éta­blis, elle re­des­cend l’arbre gé­néa­lo­gique sur la base des re­gistres de nais­sance, des

«CE QUI A CHAN­GÉ, C’EST QUE DES EN­TRE­PRISES COL­LECTENT MAS­SI­VE­MENT

L’ADN DE NOM­BREUX IN­DI­VI­DUS»

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