Ka­rin Kel­ler-sut­ter a re­pris la course au Con­seil fé­dé­ral parce qu’elle «a sen­ti une cer­taine res­pon­sa­bi­li­té»

Can­di­date mal­heu­reuse en 2010, comment Ka­rin Kel­lersut­ter a-t-elle trou­vé la force de se re­lan­cer dans la course au Con­seil fé­dé­ral? Confi­dences de la fa­vo­rite.

Le Matin Dimanche - - LA UNE - TEXTES: FLORENT QUIQUEREZ florent.quiquerez@le­ma­tin­di­manche.ch FA­BIAN MUHIEDDINE fa­bian.mu­hie­dine@le­ma­tin­di­manche.ch PHO­TOS: PAS­CAL MORA

Vous n’ar­rê­tez pas de sou­rire de­puis que vous avez dé­ci­dé de vous lan­cer. En­fin sou­la­gée?

C’est une dé­ci­sion im­por­tante qui n’a pas été fa­cile à prendre. Mais dès le mo­ment où vous l’avez fait, vous pou­vez en­fin vous mettre en route. Je me sens calme et se­reine.

Pour­quoi avez-vous en­vie d’al­ler au Con­seil fé­dé­ral?

Ça n’al­lait pas de soi, car j’ai tou­jours dit que je ne me pré­sen­te­rais plus. La ré­flexion a mû­ri lors de la dé­mis­sion de Di­dier Bur­khal­ter. Des col­lègues sont ve­nus me trou­ver pour que je me lance. Mais il n’était pas ques­tion que je brigue un siège la­tin. Après l’élec­tion d’igna­zio Cas­sis, ces mêmes per­sonnes sont ve­nues me dire qu’elles comp­taient sur moi pour la pro­chaine va­cance. Je leur ai pro­mis de ré­flé­chir. La dé­mis­sion de Jo­hann Schnei­der-am­mann m’a un peu prise de court. On m’a dit de fon­cer, mais je n’ai pas vou­lu me pré­ci­pi­ter. J’ai at­ten­du d’être chez moi. J’ai bu un verre de rouge avec mon ma­ri et nous avons dis­cu­té. J’ai en­suite par­lé avec des amis, et des col­lè- gues PLR m’ont dit qu’ils fe­raient tout pour moi si j’étais can­di­date.

Ça m’a convain­cue.

Vous avez dé­jà été membre d’un Exé­cu­tif. Ce­la vous fait-il vrai­ment en­vie de re­trou­ver une telle charge de tra­vail? Des amis m’ont dit: «Pour­quoi chan­ger? Tu as une belle vie.» Et c’est vrai. Le Con­seil des États, c’est pas­sion­nant. Il per­met aus­si d’avoir des man­dats dans l’éco­no­mie, tout en conser­vant un peu de vie pri­vée. J’ai le temps d’al­ler pro­me­ner mon chien. Mais j’ai sen­ti une cer­taine res­pon­sa­bi­li­té, même si ça peut pa­raître un peu pa­thé­tique.

Vou­lez-vous mar­quer l’his­toire? Mar­quer l’his­toire en Suisse, ça n’existe pas…

In­fluen­cer la po­li­tique?

Non, je di­rais plu­tôt par­ti­ci­per.

Vous avez dit vou­loir don­ner quelque chose en re­tour à la Suisse.

J’en ai beau­coup par­lé avec mon ma­ri. Comme nous n’avons pas eu d’en­fants, j’ai tou­jours eu à coeur de m’en­ga­ger pour la chose pu­blique. Pour moi, faire de la po­li­tique, c’est une joie. On ne peut pas être sim­ple­ment égoïste et se dire: «J’ai une belle vie.» Je porte aus­si une res­pon­sa­bi­li­té vis-à-vis du par­ti et de mon can­ton.

Et il faut que la Suisse orien­tale re­vienne au Con­seil fé­dé­ral…

C’est vrai. Mais la pro­ve­nance ré­gio­nale ne suf­fit pas pour être élue. L’as­pect femme non plus, d’ailleurs. Chaque élec­tion a son his­toire. La der­nière fois, c’était l’his­toire du Tes­sin. Avec Jo­hann Schnei­der-am­mann, c’était celle de l’en­tre­pre­neur. Il fau­dra voir quelle se­ra la trame cette fois.

Quelle his­toire ai­me­riez-vous? J’ai­me­rais que ce soit celle d’une PLR qui a en­vie de s’en­ga­ger. Il faut vou­loir être con­seillère fé­dé­rale. Ça si­gni­fie beau­coup. J’ai énor­mé­ment de res­pect pour la fonc­tion.

Pen­sez-vous être la meilleure? Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le groupe PLR.

Vous, vous pen­sez l’être? Non.

Mais vous af­fir­mez que votre pro­fil est plus com­plet au­jourd’hui qu’en 2010.

Je pense avoir évo­lué. À l’époque, je n’étais pas sous la Cou­pole. Et si je suis hon­nête, ce n’est que main­te­nant que je sai­sis l’im­por­tance d’avoir un contact di­rect avec les par­le­men­taires fé­dé­raux. En tra­vaillant dans les com­mis­sions, vous pou­vez mon­trer votre ca­pa­ci­té à tis­ser des com­pro­mis. Je ne re­grette pas de m’être lan­cée. Cette ex­pé­rience fait par­tie de ma vie, mais j’avais to­ta­le­ment sous-es­ti­mé cet as­pect.

Votre pre­mier échec a été in­juste: on ne vous a pas élue car vous étiez la meilleure. Comment dé­passe-t-on ce­la? Est-ce qu’on va voir un psy?

Je me sou­viens pré­ci­sé­ment de ce jour. C’était le 22 sep­tembre, date de mon an­ni­ver­saire de ma­riage. Je n’avais pas pré­pa­ré de dis­cours. En me le­vant, je sa­vais que je ne se­rais pas élue. Mais je me suis dit que quoi qu’il ar­rive, ce jour res­te­rait ma jour­née de noces. À la fin, j’étais contente que ça se ter­mine. Un peu comme après un exa­men, vous êtes sou­la­gé, quel que soit le ré­sul­tat. N’aviez-vous pas un sen­ti­ment d’ai­greur vis-à-vis des jeux po­li­tiques?

J’ai es­sayé de voir les as­pects po­si­tifs. J’avais un tra­vail in­té­res­sant comme mi­nistre. À 47 ans, je sa­vais que je pou­vais me pré­sen­ter au Con­seil des États ou re­bon­dir dans l’éco­no­mie pri­vée. J’ai donc ac­cep­té cal­me­ment cet échec. Un jour, une amie m’a dit de voir ces huit der­nières an­nées comme un ca­deau de la vie. Le Con­seil fé­dé­ral, c’est un sa­cri­fice. Au­jourd’hui, je me dis qu’elle avait rai­son.

Qu’avez-vous ap­pris de cet échec?

J’ai une force men­tale as­sez grande. C’est quelque chose qui se construit. Il y a tou­jours des mo­ments où on se dit que la vie est in­juste, qu’on a été mal­trai­té, et on s’en­ferme dans une spi­rale né­ga­tive. Fi­na­le­ment, cha­cun peut s’en sor­tir avec ses propres res­sources. Il faut gar­der ses dis­tances par rap­port aux échecs et ne pas tout prendre per­son­nel­le­ment. Il ne faut pas lais­ser les choses né­ga­tives vous in­fluen­cer, mais voir ce qu’il y a de po­si­tif. J’ai des amis, un ma­ri su­per, un chien su­per aus­si. Être content avec ce qu’on a, c’est ça qui fait la dif­fé­rence.

Vous sen­tez-vous plus forte au­jourd’hui? C’est mar­rant cette ques­tion. Comme tout le monde écrit que j’ai chan­gé, j’ai de­man­dé à mon ma­ri: «Je suis tou­jours la même? Ta Ka­rin?» Il m’a ré­pon­du que non. Il me voit lui aus­si plus forte et plus se­reine. C’est peut-être parce que j’ai moins be­soin de me dé­fendre et d’ex­pli­quer qui je suis vrai­ment.

Vous ci­tez deux échecs dans votre vie: le Con­seil fé­dé­ral et le fait de ne pas avoir eu d’en­fants. Est-ce le même sen­ti­ment d’in­jus­tice?

Non.

De co­lère? Non plus.

Pour­quoi l’avoir dit?

Pour me pré­pa­rer. Je ne peux pas être sûre d’être élue. Et la vie conti­nue, quel que soit le ré­sul­tat.

Vous vous confiez fa­ci­le­ment sur votre vie pri­vée. Est-ce une ré­ac­tion aux cri­tiques de ceux qui vous trouvent froide?

Est-ce que les per­sonnes qui disent ça me connaissent vrai­ment? Une fois que les gens ont une image de vous, c’est dif­fi­cile de la chan­ger, sur­tout quand elle est am­pli­fiée par les mé­dias. Et je ne peux pas pas­ser du temps avec tout le monde ou in­vi­ter tout le par­le­ment à la mai­son. La Ka­rin de 2018 au­rait dit à celle de 2010 de ne pas se lan­cer. Que di­rait la Ka­rin de 2010 à celle de 2018?

Je ne sais pas si je l’écou­te­rais… Plus sé­rieu­se­ment, je pense qu’elle m’au­rait dit de ten­ter ma chance.

Sur quels dos­siers avez-vous en­vie de vous pro­fi­ler? Eu­rope, asile, éco­no­mie? Cette ques­tion ne se pose pas. Au­jourd’hui, il s’agit d’élire quel­qu’un qui est ca­pable de fonc­tion­ner dans un col­lège. On cherche un membre du Con­seil fé­dé­ral, pas un chef de dé­par­te­ment. J’es­saie­rai de faire de mon mieux dans tous les dos­siers et de contri­buer à ce que le gou­ver­ne­ment ait une ligne iden­ti­fiable. Je sais que ce n’est qu’en pre­nant en consi­dé­ra­tion toutes les pers­pec­tives – qu’elles soient de gauche, de droite ou du centre – qu’on peut abou­tir à des pro­jets qui re­cueillent une ma­jo­ri­té.

Le Con­seil fé­dé­ral ac­tuel manque-t-il d’una­ni­mi­té? De vi­sion?

Ce n’est pas à moi de le ju­ger. Je constate tou­te­fois que le par­le­ment a beau­coup mar­qué les grands dos­siers de la lé­gis­la­ture. Ça montre que les pro­jets gou­ver­ne­men­taux n’avaient pas l’as­sise suf­fi­sante.

Vous pour­riez être la pre­mière con­seillère fé­dé­rale PLR après le trau­ma­tisme de l’af­faire Kopp. Sen­tez-vous la pres­sion? Pas de la pres­sion mais une at­tente. C’est de­ve­nu un thème au sein du groupe PLR, y com­pris au­près des hommes. C’est im­por­tant pour notre base, et pour les femmes en gé­né­ral. Mais je n’ai pas en­vie d’être ré­duite à cet as­pect. Je ne suis pas juste une femme PLR. J’ap­porte aus­si mes ex­pé­riences en po­li­tique et dans l’éco­no­mie.

Faut-il plus de femmes au Con­seil fé­dé­ral? Di­rigent-elles dif­fé­rem­ment? C’est la per­son­na­li­té qui prime. Il faut faire at­ten­tion aux cli­chés. On dit que les hommes sont ra­tion­nels et prag­ma­tiques, et les femmes émo­tion­nelles et hys­té­riques. Je peux vous dire que j’ai cô­toyé des femmes prag­ma­tiques et ra­tion­nelles et des hommes émo­tion­nels et hys­té­riques. Tou­te­fois, mon ex­pé­rience dans les con­seils d’ad­mi­nis­tra­tion m’a mon­tré que les femmes sont plus cri­tiques, elles osent da­van­tage re­mettre en ques­tion cer­taines dé­ci­sions.

Le PLR doit-il of­frir un choix au par­le­ment?

C’est le groupe qui dé­cide.

Lorsque vous étiez par­le­men­taire, vous pré­fé­riez avoir le choix, non? Oui, mais je sa­vais tout de suite qui je vou­lais. En 2010, le par­ti n’était pas una­nime der­rière vous. Est-ce le cas au­jourd’hui? Oui. C’était une condi­tion pour moi de sa­voir que j’avais son ap­pui.

C’est pour­tant du PLR que pour­raient ve­nir les cri­tiques. Vous êtes un frein à cer­taines am­bi­tions.

C’est vrai. Le par­ti doit res­ter neutre, mais le chef de groupe est ve­nu me dire qu’il se­rait très content si j’étais can­di­date. C’est un signe im­por­tant. Je sens un sou­tien très fort de mes col­lègues.

Où sont vos en­ne­mis? À gauche?

À droite?

Je ne pense pas comme ça. Il y a des ami­tiés in­ter­par­tis qui se tissent. Je m’en­tends bien avec des so­cia­listes. Et der­niè­re­ment j’étais à une fête d’an­ni­ver­saire d’un col­lègue UDC. Ce sont ces liens-là qui comptent. Si vous vous at­ta­chez à ceux qui vous cri­tiquent, vous n’avan­cez pas.

Vous êtes ul­tra­fa­vo­rite. Vous al­lez de­voir faire la sta­tue pen­dant deux mois.

Vous de­vez dé­tes­ter!

On m’a de­man­dé de me po­si­tion­ner as­sez tôt. Ça va être plus long pour moi.

Mais fi­na­le­ment, le temps passe vite.

Il y a d’autres can­di­dats qui vont se pré­sen­ter, au PLR et au PDC. On ne par­le­ra pas que de moi.

«Comme tout le monde écrit que j’ai chan­gé, j’ai de­man­dé à mon ma­ri: «Je suis tou­jours la même? Ta Ka­rin?» Il m’a ré­pon­du que non» Ka­rine Kel­ler-sut­ter, con­seillère aux États (PLR/SG) «Je ne suis pas juste une femme PLR. J’ap­porte aus­si mes ex­pé­riences en po­li­tique et dans l’éco­no­mie»

Can­di­date mal­heu­reuse en 2010, Ka­rin Kel­ler-sut­ter est de nou­veau la fa­vo­rite dans la course au Con­seil fé­dé­ral qui s’est ou­verte avec la dé­mis­sion de Jo­hann Schnei­der-am­mann.

Ka­rin Kel­ler-sut­ter nous a re­çus dans son bu­reau à Saint­gall, un jour après avoir an­non­cé sa can­di­da­ture dans son fief de Wil (SG).

Pas­cal Mora

À 54 ans, Ka­rin Kel­ler-sut­ter a un pro­fil plus com­plet et ac­quis le ré­seau qui lui man­quait en 2010.

Newspapers in French

Newspapers from Switzerland

© PressReader. All rights reserved.