Ré­vé­la­tions sur le rap­port se­cret de Crans-mon­ta­na

RE­MON­TÉES MÉ­CA­NIQUES Les Com­munes ont-elles été lé­sées par la prise de pou­voir de l’in­ves­tis­seur tchèque sur le do­maine skiable? C’est ce qu’ex­plore un rap­port se­cret.

Le Matin Dimanche - - LA UNE - JU­LIEN WICKY ju­lien.wicky@le­ma­tin­di­manche.ch

Les Com­munes va­lai­sannes ont-elles été lé­sées par la prise de pou­voir d’un in­ves­tis­seur tchèque sur le do­maine skiable? Un rap­port se­cret ex­plore cette piste et si­gnale d’éven­tuelles in­frac­tions pé­nales.

La prise de pou­voir hé­gé­mo­nique du mul­ti­mil­liar­daire tchèque Ra­do­van Vi­tek sur les re­mon­tées mé­ca­niques de Crans-mon­ta­na (CMA) se­rait-elle en­ta­chée d’ir­ré­gu­la­ri­tés? C’est la ques­tion qu’exa­mine le rap­port se­cret réa­li­sé par un ca­bi­net d’avo­cats ge­ne­vois à la de­mande des au­to­ri­tés com­mu­nales. Ces der­nières ne veulent pas le mon­trer mais «Le Ma­tin Di­manche» a pu avoir ac­cès à des in­for­ma­tions confi­den­tielles jus­qu’ici qui ré­vèlent son conte­nu. Au condi­tion­nel, il y est fait état de po­ten­tielles in­frac­tions pé­nales.

Pour mo­ti­ver son re­fus, le pré­sident de Crans-mon­ta­na, Ni­co­las Fé­raud, nous a in­di­qué que des né­go­cia­tions étaient en cours avec CMA et «que toute com­mu­ni­ca­tion er­ro­née pour­rait mettre en pé­ril ces tra­vaux dont les en­jeux sont très grands pour la sta­tion». Il n’y au­ra pas d’autres com­men­taires sur le fond. Entre les lignes, et se­lon plu­sieurs té­moi­gnages concor­dants, c’est la peur d’un nou­vel épi­sode de fer­me­ture in­tem­pes­tive comme la sta­tion l’avait vé­cue en pleines va­cances de Pâques qui cause cette omer­ta. Sou­ve­nez­vous, en rai­son d’un conflit fi­nan­cier avec la Com­mune, l’in­ves­tis­seur étran­ger avait su­bi­te­ment dé­ci­dé de ti­rer la prise le 4 avril der­nier, lais­sant les clients sur le par­king.

Re­ve­nons aux faits dé­cryp­tés dans ce do­cu­ment se­cret. En 2016, Ra­do­van Vi­tek, à la tête d’un em­pire im­mo­bi­lier de 332 com­pa­gnies dans 18 pays, est dé­jà ma­jo­ri­taire avec 65% des ac­tions de CMA au nom de CPI, son groupe au ni­veau in­ter­na­tio­nal. Ins­tal­lé et for­fai­ti­sé à Crans­mon­ta­na, il de­mande alors aux Com­munes du Haut-pla­teau de cau­tion­ner un em­prunt de 25 mil­lions de francs pour fi­nan­cer des in­ves­tis­se­ments. Celles-ci entrent en ma­tière à condi­tion de sé­ques­trer l’en­tier des ac­tions de l’in­ves­tis­seur tchèque qui lui se­ront ren­dues au rem­bour­se­ment du prêt.

Un ap­port d’ac­tions poin­té du doigt

En fin d’an­née 2016, pre­nant tout le monde de court, Ra­do­van Vi­tek dé­crète une aug­men­ta­tion du ca­pi­tal-ac­tions de 50 mil­lions de francs à la­quelle il sous­crit lui­même au nom de son conglo­mé­rat in­ter­na­tio­nal CPI, lui per­met­tant de pas­ser de 65 à 85% du ca­pi­tal-ac­tions, de ré­duire la part des Com­munes à 10% et de gar­der to­ta­le­ment la main. Le même jour — et c’est la pierre an­gu­laire de ce rap­port — le 5 dé­cembre 2016, la so­cié­té des re­mon­tées mé­ca­niques ac­quiert, «au moyen des ap­ports en es­pèces li­bé­rés à la suite de la sous­crip­tion, 378 743 000 ac­tions pour un mon­tant de 35,3 mil­lions» au­près de la so­cié­té soeur CMA Im­mo­bi­lier éga­le­ment pro­prié­té de… Ra­do­van Vi­tek. Cette der­nière gère les par­kings et les res­tau­rants de la sta­tion.

En clair, les nou­velles li­qui­di­tés ont ser­vi à ache­ter ces ac­tions et c’est cette ma­ni­pu­la­tion qui se­rait, se­lon le rap­port, contraire au Code des obli­ga­tions. Par ailleurs, les dé­cla­ra­tions re­mises au Re­gistre du com­merce at­testent «qu’au­cune re­prise de bien im­por­tante d’un autre ac­tion­naire ne peut être réa­li­sée dans le cadre de l’aug­men­ta­tion du ca­pi­tal.» Confron­té à ce­la, Phi­lippe Ma­gis­tret­ti, pré­sident de CMA et re­pré­sen­tant des in­té­rêts fi­nan­ciers de Ra­do­van Vi­tek, nous ré­pond qu’il ne «suf­fit pas de pré­tendre qu’une in­frac­tion a été com­mise pour que ce­la soit ef­fec­ti­ve­ment le cas». Se­rein, l’homme n’a pas en­core connais­sance de ce rap­port mais il ne lui ac­corde qu’un cré­dit li­mi­té. «Il fau­drait pour ce­la que ceux qui l’ont ré­di­gé aient pu avoir ac­cès à l’en­semble des élé­ments de dé­ci­sion du con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion. Or ce n’est pas le cas», ajoute ce­lui qui siège aus­si dans le di­rec­toire de CPI.

«Qui se sou­cie en­core du droit?»

Il n’em­pêche, le rap­port de ges­tion 2017 de CPI in­dique pré­ci­sé­ment que l’aug­men­ta­tion du ca­pi­tal-ac­tions des re­mon­tées mé­ca­niques a été réa­li­sée par des parts de CMA im­mo­bi­lier. En marge, on dé­couvre dans ce même do­cu­ment un prêt de plus de 9 mil­lions d’eu­ros de CMA à… CPI. En ad­di­tion­nant les deux, on par­vient presque exac­te­ment aux 50 mil­lions de francs. Une de nos sources es­time que «l’ar­gent est res­sor­ti aus­si vite qu’il est ren­tré, les fonds propres ont été créés gra­tui­te­ment». Pour l’avo­cat vau­dois Gilles Da­voine qui re­pré­sente les pe­tits ac­tion­naires et qui s’ex­pri­mait dans une lettre ou­verte, ce­la re­vient à «faire perdre aux Com­munes leur mi­no­ri­té de blo­cage en les di­luant, le tout presque sans ver­ser un sou». «Et qui se pré­oc­cupe en­core de la loi de nos jours?» s’in­ter­ro­geait-il. Sur cet ar­gu­men­taire, Phi­lippe Ma­gis­tret­ti es­time n’avoir pas «de temps à perdre pour ré­pondre à des at­taques per­son­nelles sans fon­de­ment».

Mais en juin der­nier, les ac­tion­naires ont ap­pris que CMA en­re­gis­trait une perte ex­cep­tion­nelle de 36 mil­lions de francs. Sur ce mon­tant, 28 mil­lions de francs pro­viennent de la ré­éva­lua­tion, pré­ci­sé­ment, de la par­ti­ci­pa­tion dans CMA Im­mo­bi­lier. À l’époque, et comme le rap­pe­lait fin sep­tembre le ma­ga­zine «Bi­lan», cet achat pour plus de 35 mil­lions sem­blait sur­éva­lué et les trois ré­vi­seurs de compte avaient dé­mis­sion­né dans la fou­lée, poin- tant du doigt des in­frac­tions po­ten­tielles au Code des obli­ga­tions. Cer­tains voient dans cette dé­va­lua­tion l’aveu que le mon­tant payé en 2016 était bien trop éle­vé. Ce d’au­tant plus que cet ap­port a ser­vi en par­tie à l’aug­men­ta­tion de la part du mil­liar­daire dans l’ac­tion­na­riat. Phi­lippe Ma­gis­tret­ti main­tient qu’il ne s’agit que d’une cor­rec­tion comp­table et il n’y a «ni per­dant ni ga­gnant».

En pa­ral­lèle à cette perte, le rap­port an­nuel de la so­cié­té laisse ap­pa­raître que CMA a em­prun­té, au­près de CPI, la somme de 29,7 mil­lions de francs. Ce­la in­quiète plu­sieurs de nos in­ter­lo­cu­teurs. «Pour­quoi s’em­prun­ter à soi-même un mon­tant presque si­mi­laire à la perte si­non pour re­por­ter le risque sur la so­cié­té?» Pour Phi­lippe Ma­gis­tret­ti, il s’agit de re­grou­per d’autres em­prunts à des taux plus fa­vo­rables et il y voit «un signe de confiance sup­plé­men­taire de l’ac­tion­naire qui a in­ves­ti plus de 100 mil­lions sur place».

Obli­ga­tion de dé­non­cer

Mais dans le do­cu­ment en notre pos­ses­sion, la réa­li­té n’est pas si rose et il est pré­ci­sé que les Com­munes «ont vu leur par­ti­ci­pa­tion s’amoin­drir et la va­leur de leurs ac­tions dans CMA s’abais­ser.» Et si ce­la a été cau­sé par des élé­ments faus­sés ou dis­si­mu­lés, des in­frac­tions pé­nales telles que «des faux dans les titres, des fausses consta­ta­tions, de l’es­cro­que­rie ou en­core de la ges­tion dé­loyale d’in­té­rêts pu­blics» pour­raient être re­pro­chées aux ad­mi­nis­tra­teurs. Or la loi im­pose en prin­cipe aux élus de dé­non­cer ces faits et c’est bien ce qui em­poi­sonne le cli­mat. Les conseillers com­mu­naux se­raient très di­vi­sés, pris en te­naille entre cette obli­ga­tion et les in­té­rêts tou­ris­tiques de la sta­tion. Un avis de droit a été de­man­dé en ce sens.

Sal­va­tore Di Nol­fi/keystone

Les 4 et 5 avril 2018, l’ac­tion­naire ma­jo­ri­taire dé­ci­dait de fer­mer le do­maine en rai­son d’un conflit fi­nan­cier. Un rap­port pointe des élé­ments sus­cep­tibles de re­mettre le feu aux poudres.

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