Des spor­tifs boivent du lait ma­ter­nel

Le Matin Dimanche - - LA UNE - NI­CO­LAS POINSOT ni­co­las.poinsot@le­ma­tin­di­manche.ch

Même si les ver­tus de l’or blanc semblent moindres, mé­di­ca­le­ment par­lant, cette sub­stance at­tire néan­moins des com­pé­ti­teurs en quête de nou­velles po­tions ma­giques.

Il est en passe de de­ve­nir la nou­velle po­tion ma­gique des ath­lètes, qui en achètent sur le Net. Les pou­voirs réels de ce li­quide pour l’ex­ploit spor­tif sont pour­tant bien maigres…

Ou­bliez L’EPO, la créa­tine et autres sté­roïdes ana­bo­li­sants. Le nou­veau pro­duit do­pant des spor­tifs est… le lait ma­ter­nel. Un ré­cent do­cu­men­taire de la chaîne Arte a confir­mé l’exis­tence du phé­no­mène, alors que des ru­meurs cir­cu­laient dans ce sens sur le web de­puis plu­sieurs mois. «J’ai en­ten­du par­ler de cette ten­dance, fait re­mar­quer Céline Fi­scher­fu­meaux, mé­de­cin as­so­ciée au ser­vice de néo­na­ta­lo­gie du CHUV, à Lau­sanne. Il y a clai­re­ment un ef­fet de mode au­tour du lait de femme dans le mi­lieu du sport.» Aux yeux de cer­tains ath­lètes et bo­dy­buil­ders, la consom­ma­tion de ce li­quide bio­lo­gique per­met­trait no­tam­ment de boos­ter le dé­ve­lop­pe­ment de la mus­cu­la­ture. Pro­téines, li­pides, an­ti­corps, lac­tose, hor­mones, mais aus­si glu­cides tels que les oli­go­sac­cha­rides, ac­tuel­le­ment au coeur de nom­breux tra­vaux de re­cherches scien­ti­fiques: le lait ma­ter­nel est un vé­ri­table cock­tail de sub­stances bio­ac­tives. «Il s’agit d’un li­quide très com­plexe, dont nous ne connais­sons pas en­core tous les élé­ments, ob­serve Thier­ry Hen­net, pro­fes­seur à l’ins­ti­tut de phy­sio­lo­gie de l’uni­ver­si­té de Zu­rich. Ses pro­prié­tés vont bien au-de­là du do­maine de la nu­tri­tion.»

Ruée vers l’or blanc

Pour les spor­tifs, le but est de pro­fi­ter des fac­teurs de crois­sance conte­nus dans le lait de femme, qui réus­sissent si ra­pi­de­ment aux nou­veau-nés. En par­ti­cu­lier le co­los­trum, sub­stance riche en nu­tri­ments et an­ti­corps sé­cré­tée du­rant les pre­miers jours qui suivent la nais­sance. Certes, mais de­meure un pro­blème de taille: si le nour­ris­son trouve son bon­heur au bout d’une té­tine, se four­nir en lait ma­ter­nel s’avère – a prio­ri – beau­coup moins na­tu­rel pour les ath­lètes. Mais où vont-ils donc se le pro­cu­rer? En tout cas, pas aux lac­ta­riums, ces banques de lait des­ti­nées aux nou­veau­nés. «Il n’y a ja­mais eu de de­mande de lait de femmes faite par des adultes au lac­ta­rium de notre éta­blis­se­ment», re­lève Ge­ral­dine Cai­ro­li, porte-pa­role de l’hô­pi­tal pé­dia­trique uni­ver­si­taire des deux Bâle. Rien dans les ra­dars non plus pour Vir­gi­nie Ri­gourd, pé­diatre en néo­na­ta­lo­gie et mé­de­cin res­pon­sable du Lac­ta­rium ré­gio­nal d’île de France, à l’hô­pi­tal Ne­cker, à Pa­ris.

«Nous n’avons pas re­çu de re­quête spé­ci­fique ve­nant de spor­tifs, ce qui est à mon avis tout sim­ple­ment im­pu­table au fait que beau­coup de gens ne connaissent pas l’exis­tence et le rôle des lac­ta­riums. Ceux qui savent n’osent pas de­man­der, car ils s’at­tendent, avec rai­son, à un re­fus ca­té­go­rique de l’éta­blis­se­ment.»

Pour­tant, il y a bien un en­droit où le lait ma­ter­nel coule à flots: in­ter­net. Face à la soif crois­sante des spor­tifs et aux portes closes des lac­ta­riums, un com­merce sau- vage s’est dé­ve­lop­pé. «La vente de lait ma­ter­nel on­line est ef­fec­ti­ve­ment de plus en plus im­por­tante», sou­ligne An­to­ni­na Chi­lin, in­fir­mière sage-femme consul­tante en lac­ta­tion au dé­par­te­ment de gy­né­co­lo­gie et d’obs­té­trique des HUG. Le phé­no­mène touche en pre­mier lieu l’amé­rique du Nord, «mais les autres pays oc­ci­den­taux ne sont pas en reste, ces échanges étant en grande par­tie opé­rés via les ré­seaux so­ciaux», ana­lyse pour sa part Céline Fi­scher-fu­meaux. Par­mi ces lieux de par­tage ou de vente, le mé­dium le plus uti­li­sé est sans conteste «Hu­man Milk 4 Hu­man Ba­bies», un ré­seau in­ter­na­tio­nal pré­sent sur Fa­ce­book, qui fé­dère des pages dans 130 pays. Si ce ser­vice, à l’image de Eats on Feets ou de Milk­share, s’adresse d’abord aux ma­mans man­quant de lait pour leur nour­ris­son, il est aus­si dé­tour­né au pro­fit des spor­tifs. Sur le site On­ly The Breast, une autre pla­te­forme d’échange de lait ma­ter­nel, on compte une cen­taine d’an­nonces ré­di­gées par des hommes. Soit plus que toutes les an­nonces des­ti­nées à l’al­lai­te­ment des bé­bés de 2 à 6 mois…

Des lé­gis­la­tions qui dif­fèrent

Quand le lait ne se donne pas, il se vend. En­vi­ron deux dol­lars les 3 cen­ti­litres au Ca­na­da. Soit 66 dol­lars le litre. De quoi don­ner en­vie à cer­taines femmes al­lai­tantes de gar­nir leurs fins de mois. Un pe­tit bu­si­ness qui peut par­fois rap­por­ter mais éga­le­ment coû­ter cher. Si mar­chan­der son propre lait ne pose pas de pro­blème lé­gal aux États-unis, il n’en est pas de même dans d’autres pays, comme la France. «Vendre du lait de femme est stric­te­ment in­ter­dit dans l’hexa­gone, ce li­quide bio­lo­gique étant ré­gi par un cadre ju­ri­dique à l’ins­tar du sang, ex­plique Vir­gi­nie Ri­gourd. Cette pra­tique pour­rait même être con­si­dé­rée comme non éthique, puisque nous en man­quons pour nour­rir les plus vul­né­rables.» Dans les en­droits du monde qui pros­crivent le com­merce du lait ma­ter­nel, on va ain­si as­sis­ter à la mon­tée d’un vrai mar­ché noir, «où le lait s’échan­ge­ra un peu sous le man­teau», note An­to­ni­na Chi­lin.

Et si­non, quid de la Suisse? Ce li­quide coule dans un vide ju­ri­dique qui pour­rait bien faire pros­pé­rer un éven­tuel mar­ché en ligne. «Le lait ma­ter­nel n’est pas ré­gle­men­té par la loi en Suisse» in­forme Jac­que­line Ba­rin, au­teure d’un rap­port sur le par­tage du lait dans notre pays. Ni ex­pli­ci- te­ment au­to­ri­sée, ni clai­re­ment in­ter­dite, la vente risque même, dans ces condi­tions, de se pro­fes­sion­na­li­ser, comme aux USA, où des so­cié­tés se sont spé­cia­li­sées dans l’e-com­merce de lait de femme – sou­vent ori­gi­naire du tiers-monde.

L’odys­sée d’un mythe

Les ef­forts des spor­tifs pour se pro­cu­rer ce lait sont-ils vrai­ment ré­com­pen­sés? «Par­mi les cen­taines de com­po­sants du lait ma­ter­nel, il est pos­sible que cer­tains aident à for­ti­fier les muscles ou le sque­lette, éclaire Thier­ry Hen­net. Mais se tour­ner vers un tel li­quide est vain. D’abord parce que pour un adulte de 80 ki­los, il fau­drait en boire des litres et des litres. En­suite, l’aci­di­té de l’es­to­mac adulte, contrai­re­ment à ce­lui du nour­ris­son au ph qua­si neutre, va dé­na­tu­rer une grande par­tie des pro­téines et des prin­cipes ac­tifs. L’ath­lète trou­ve­ra mieux dans son ali­men­ta­tion au­tour de lui.» Le lait de vache, à lui seul, offre ain­si 2 à 3 fois plus de pro­téines. «Avec ce trend, on a ex­tra­po­lé les bé­né­fices du lait sur les pré­ma­tu­rés aux adultes, ce qui est le signe d’une mé­con­nais­sance des pro­ces­sus d’ab­sorp­tion, de mé­ta­bo­lisme et de crois­sance, s’agace Vir­gi­nie Ri­gourd. Le spor­tif, lui, est ca­pable d’uti­li­ser n’im­porte quelle pro­téine ani­male ou vé­gé­tale pour faire du muscle, contrai­re­ment au nour­ris­son. De plus, la consom­ma­tion de lait de femme par les adultes n’est pas re­com­man­dable car, à l’ins­tar de tout pro­duit bio­lo­gique is­su du corps hu­main, il peut trans­mettre des ma­la­dies in­fec­tieuses telles que VIH et hé­pa­tite, mais éga­le­ment des bac­té­ries dan­ge­reuses, toxiques, s’il a mal été condi­tion­né.»

Un or blanc qui, sur le plan scien­ti­fique, est donc loin de fi­gu­rer sur le po­dium des pro­duits éner­gé­tiques. La quête du lait de femme a peut-être, au fi­nal, sur­tout une di­men­sion sym­bo­lique, avance Céline Fi­scher-fu­meaux, qui rap­pelle que les ci­vi­li­sa­tions ont sou­vent vu dans sa consom­ma­tion une fa­çon de s’ap­pro­prier une force presque sur­na­tu­relle. «Il y a quelque chose de la su­per­sti­tion, de la my­tho­lo­gie même, dans le fait de consom­mer du lait ma­ter­nel dans une pers­pec­tive de per­for­mance.

Ce­la ren­voie à Ro­mu­lus et Ré­mus, ces ju­meaux qui, après avoir été al­lai­tés par une louve, fon­dèrent rien de moins qu’un im­mense em­pire à Rome.» Même les ath­lètes de l’an­ti­qui­té grecque en bu­vaient. Pour­tant, à écou­ter les mé­de­cins, ce n’est sû­re­ment pas en en­glou­tis­sant du lait ma­ter­nel qu’on de­vien­dra Mi­lon de Cro­tone.

Istock

Dans les pays qui pros­crivent la vente de lait ma­ter­nel, on as­siste à l’émer­gence d’un vé­ri­table mar­ché noir sur in­ter­net. En Suisse, il n’existe au­cune ré­gle­men­ta­tion en la ma­tière.

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