Lu­na Clas­sics a re­çu une aide de l’état, alors que L’EPFL l’avait mis en pour­suites

Le Matin Dimanche - - SUISSE - DO­MI­NIQUE BOTTI

Le spec­tacle «Cham­pions!» et la so­cié­té S3 ne sont pas les seuls pro­jets à avoir coû­té cher à l’état et à in­ter­ro­ger la ges­tion du bien pu­blic. Il y a aus­si le fes­ti­val Lu­na Clas­sics. Sa faillite en 2015 reste in­ex­pli­quée.

Le fes­ti­val Lu­na Clas­sics a re­çu un prêt de l’état de Vaud, alors qu’il avait été mis en pour­suite par L’EPFL. «Fin 2013, le fes­ti­val n’avait pas payé un man­dat de re­cherche de près de 80 000 francs. Nous avons alors dé­ci­dé de le mettre en pour­suite», dé­clare l’ex-pré­sident de la haute école, Pa­trick Ae­bi­scher. Ce qui n’a pas em­pê­ché le Dé­par­te­ment de l’éco­no­mie (DEIS) de ver­ser à la ma­ni­fes­ta­tion un prêt de 200 000 francs en 2014. Pa­trick Freu­di­ger, se­cré­taire gé­né­ral de Nyon ré­gion, qui a pré­avi­sé ce ver­se­ment, dit ne pas avoir été au cou­rant de ces pour­suites. «Si nous l’avions su, nous au­rions ré­agi dif­fé­rem­ment», nous a-t-il dé­cla­ré ven­dre­di.

Il y a plus étrange. Ce fes­ti­val de mu­sique et de danse clas­sique qui a vé­cu à Saint-prex et à Nyon a re­çu d’autres sub­ven­tions. En tout, le can­ton lui a ver­sé 1,2 mil­lion de francs en trois ans, de 2012 à 2014. Et une an­née après, Lu­na Clas­sics a dé­po­sé le bi­lan. Se­lon la presse, l’évé­ne­ment a pro­duit une dette de 1,8 mil­lion, lais­sant sur le car­reau le can­ton (930 000 fr.), les ar­tistes (300 000 fr.), les four­nis­seurs (400 000 fr.) et la com­mune de Nyon (160 000 fr.).

Ce pas­sé fi­nan­cier in­ter­pelle. Ré­cem­ment, «24 heures» ré­vé­lait le dys­fonc­tion­ne­ment de l’état lors de son sou­tien au pro­jet S3. Lu­na Clas­sics re­joint-il le club de ces ini­tia­tives sub­ven­tion­nées qui ont dé­ra­pé, comme le spec­tacle «Cham­pions!» et S3? Im­pos­sible d’y ré­pondre. Lu­na Clas­sics n’a fait l’ob­jet d’au­cune en­quête can­to­nale. Et les mé­dias se sont peu in­té­res­sés à cette dé­route.

«Trois ans après, nous ne sa­vons tou­jours pas ce qui s’est pas­sé», confirme Jes­si­ca Jac­coud. L’ac­tuelle pré­si­dente des so­cia­listes vau­dois avait ten­té de com­prendre. Elle était in­ter­ve­nue au Grand Con­seil en avril 2015, juste après le dé­pôt de bi­lan et sans connaître l’exis­tence de cette pour­suite. Dans sa ré­ponse, Phi­lippe Leu­ba, chef du DEIS, s’était li­mi­té à jus­ti­fier l’oc­troi d’un prêt de 900 000 francs, ver­sé en deux fois. Une somme qui reste im­payée.

Nos re­cherches montrent que l’en­ga­ge­ment de l’état a été bien plus im­por­tant. À la tri­bune, Phi­lippe Leu­ba au­rait pu ajou­ter que ses ser­vices ont aus­si oc­troyé une aide à fonds per­du de 250 000 francs en 2013. Soit l’an­née de la mise en pour­suite. Le ma­gis­trat au­rait pu com­plé­ter en pré­ci­sant que le Dé­par­te­ment de la culture (DFJC) a fi­nan­cé Lu­na Clas­sics, à hau­teur de 100 000 francs de­puis 2007.

Le ca­len­drier de ces ver­se­ments étonne tout au­tant que le ni­veau des mon­tants. L’état de Vaud a ver­sé 700 000 francs en 2012, 250 000 fr. en 2013 et 200 000 fr. en 2014. Pire, le Dé­par­te­ment de la culture a vi­ré une sub­ven­tion de 30 000 francs dé­but 2015. Quelques se­maines avant le dé­pôt de bi­lan qui a été pro­non­cé le 26 mars. Cette der­nière créance n’a ja­mais été rem­bour­sée, ex­plique le DFJC.

Au coeur de cette af­faire, il y a l’ex-di­rec­trice du fes­ti­val Ha­ze­line van Swaay, nous in­dique Da­niel Mo­si­ni, le syn­dic de Saint­prex. Nous avons contac­té cette or­ga­ni­sa­trice pour avoir son avis. «No comment», at-elle d’abord ré­pon­du par cour­riel. Plus tard, elle a re­con­nu que des fac­tures de L’EPFL n’ont pas été payées, tout en ac­cu­sant l’école fé­dé­rale d’être à l’ori­gine des pro­blèmes fi­nan­ciers de son fes­ti­val.

Pour com­prendre la dé­bâcle, il faut donc connaître cette femme qui crée le fes­ti­val à Saint-prex en 2006. Elle est alors om­ni­pré­sente dans les mé­dias. La Hol­lan­daise d’ori­gine, née en 1953, est pré­sen­tée comme une mère de fa­mille culti­vée, dy­na­mique et pros­père. La di­rec­trice qui a tra­vaillé pour les grandes marques dans le monde fait dé­sor­mais jouer son car­net d’adresses. Les per­son­na­li­tés af­fluent à son fes­ti­val. Il y a des po­li­ti­ciens: le conseiller fé­dé­ral Alain Ber­set, l’an­cien conseiller d’état vau­dois Jean-claude Mer­moud. L’ex-ré­dac­teur en chef du «Ma­tin» Pe­ter Ro­thenbüh­ler et Ma­rie-ga­brielle de Sa­voie sont ins­crits au co­mi­té d’hon­neur.

Le fes­ti­val ne cesse de gran­dir. Il a be­soin d’air. Après quelques an­nées, la ma­ni­fes­ta­tion quitte les rues étroites de Saint-prex pour s’ins­tal­ler sur la place de l’hor­loge, au coeur du vil­lage. Ha­ze­line van Swaay est am­bi­tieuse. Elle veut aug­men­ter la ca­pa­ci­té de la scène. Pour ce­la, elle se tourne vers les hautes écoles.

Pa­trick Ae­bi­scher, pré­sident de L’EPFL, aime la mu­sique clas­sique. C’est la seule rai­son, dit-il, qui l’a ame­né à ren­con­trer la di­rec­trice, par ha­sard au dé­but des an­nées 2010. «Elle est ve­nue deux ou trois fois dans mon bu­reau pour me vendre son pro­jet.» Il la met alors en contact avec un ar­chi­tecte de l’école po­ly­tech­nique fé­dé­rale.

Le bâ­tis­seur, Die­ter Dietz, conçoit une nou­velle scène. Cette struc­ture, ap­pe­lée Lu­na, s’ins­pire du théâtre grec an­tique d’épi­daure. La scène fait 17 m de large. La ca­pa­ci­té est plus que tri­plée pour at­teindre 700 per­sonnes. Un gros bal­lon rem­pli d’hé­lium coiffe le tout. Le coût de la construc­tion est de 2,9 mil­lions de francs. La mul­ti­na­tio­nale Vale couvre 1,8 mil­lion. Le Dé­par­te­ment de l’éco­no­mie 900 000 fr.

La scène est ré­vo­lu­tion­naire, mais son en­tre­tien coûte trop cher. La struc­ture est mon­tée une pre­mière fois à Saint-prex en 2013. Une deuxième fois, l’an­née sui­vante à Nyon. Puis c’est la faillite. La co­pie du théâtre de l’épi­daure re­pose dé­sor­mais dans les lo­caux de l’en­tre­prise Fri­de­ri­ci qui tente de lui don­ner un se­cond souffle.

Le syn­dic de Saint-prex n’a pas été éton­né par la dé­bâcle. Se­lon lui, le fes­ti­val af­fi­chait dé­jà un de­mi-mil­lion de dé­fi­cit en 2013, sur un bud­get de près de 1,5 mil­lion. Et les frais d’en­tre­tien de la struc­ture ont mal été es­ti­més. Le syn­dic de Nyon, Da­niel Ros­sel­lat, ajoute que Ha­ze­line van Swaay n’a pas joué la trans­pa­rence sur les chiffres. Ce qu’elle conteste: «Nous avons tou­jours été en­tiè­re­ment trans­pa­rents sur notre si­tua­tion. Tant vis-à-vis de la Mu­ni­ci­pa­li­té de Nyon que du Can­ton. Toute al­lé­ga­tion contraire se­rait in­exacte.»

Trois ans après, le Dé­par­te­ment de Phi­lippe Leu­ba le ré­pète. Rien ne jus­ti­fiait l’ou­ver­ture d’une en­quête en 2015; rien ne le jus­ti­fie au­jourd’hui. Toutes les pro­cé­dures ont été res­pec­tées. Lu­na Clas­sics a bé­né­fi­cié d’un fonds qui a dé­jà sou­te­nu 1134 pro­jets pour 118 mil­lions de francs.

Le DEIS ajoute avoir été au cou­rant de la pour­suite de L’EPFL. Se­lon lui, la Ville de Nyon aus­si. Le li­tige por­tait sur le bien­fon­dé d’une fac­ture et non sur la bonne san­té du fes­ti­val. «Le suc­cès était au ren­dez-vous lors des spec­tacles de 2013 et la «so­li­di­té» du fes­ti­val ne fai­sait pas de doute», conclut De­nis Pit­tet pour le DEIS.

La scène du fes­ti­val Lu­na Clas­sics, coif­fée d’un bal­lon de 25 mètres de dia­mètre, a été mon­tée à Saint-prex en 2013.

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