Ro­nal­do vu d’en bas

Le Matin Dimanche - - CHRONIQUES - Lio­nel Baier

L’in­dus­trie du por­no ap­pelle ce­la un POV. Cet acro­nyme re­couvre un dis­po­si­tif nar­ra­tif aus­si vieux qu’aris­tote: ce­lui du point de vue (Point Of View). Dans le ci­né­ma tra­di­tion­nel, les réa­li­sa­teurs aiment à faire croire que ce fa­meux lieu d’ob­ser­va­tion pri­vi­lé­gié est ce­lui d’un per­son­nage. Quand James Bond dé­zingue l’homme re­quin ou que Jo­sé­phine ange gar­dien re­met à l’ordre un père de fa­mille bien plus at­ten­tif à sa Porsche Cayenne qu’à son fils en dé­cro­chage sco­laire, per­sonne ne fixe la ca­mé­ra et les spec­ta­teurs sont bien gar­dés. Dans les films de boules en POV, les ac­trices et les ac­teurs re­gardent droit dans l’ob­jec­tif, bien au fond de la len­tille. Et nous voi­là de­ve­nu, le temps d’un clip sur You­porn, ce plom­bier bo­dy­buil­dé qui dé­visse une mé­na­gère in­sa­tiable, ou le bi­dasse russe fai­sant pro­fi­ter toute la cham­brée de sa pé­nin­sule du Kamt­chat­ka per­son­nelle. Fil­mé en plon­gée, en­fer­rant la ou le pro­ta­go­niste dans son sta­tut de sou­mis, le point de vue étant gé­né­ra­le­ment ce­lui de l’homme, la scé­nette console le spec­ta­teur de sa pas­si­vi­té so­li­taire. La se­maine der­nière, un pe­tit clip en POV en­va­his­sait les jour­naux té­lé­vi­sés et les ma­ga­zines spor­tifs. In Bed with Cris­tia­no Ro­nal­do. Le jeune foot­bal­leur por­tu­gais pre­nait quelques mi­nutes de son pré­cieux temps de tête de gon­dole du rayon équi­pe­ment spor­tif, pour nous dire, go­gue­nard, que non, il n’avait pas vio­lé une fille à Las Ve­gas il y a de ce­la neuf ans. Le té­lé­phone por­table po­sé sur son bas-ventre, al­lon­gé dans son lit, il me pla­çait dans une po­si­tion pour le moins am­bi­guë. Me voi­là le nez sur l’arme du crime, la tête po­sée sur son sexe, le­vant le re­gard pour at­tra­per le sien jouis­sant de sa toute-puis­sance mé­dia­tique, l’écou­tant me dire qu’il n’est pas le genre d’homme à prendre par­der­rière une fille qui ne le sou­hai­te­rait pas. Pour la simple rai­son que ce genre de femme n’existe pas. Qui ne vou­drait pas être so­do­mi­sée par CR7? Ne se­rait-ce qu’entre cinq à sept mi­nutes, d’après le té­moi­gnage de la mal­heu­reuse dans le ma­ga­zine «Spie­gel»? Fake news, ré­pète-t-il avec force, pa­ra­phra­sant ce­lui qui est peut-être pour lui le mo­dèle du mâle au XXIE siècle. Comme le pré­sident des États-unis, Cris­tia­no Ro­nal­do re­grette de ne pas pou­voir se faire l’amour. La vie se­rait moins dé­ce­vante s’il ne tom­bait que sur des gens aus­si bien gau­lés et «open» que lui. Cette au­toé­ro­ti­sa­tion ne connaît pas de ré­pit. Au taf, sur le ter­rain ou au bord de la pis­cine de ses va­cances, le Por­tu­gais se ca­resse à lon­gueur de sel­fie. Les pauses sont sug­ges­tives, mains dans le cal­bute, fesses cam­brées, pec­to­raux hui­lés, une pa­rade nup­tiale des­ti­née à la moi­tié de l’hu­ma­ni­té. Une in­vi­ta­tion qui ne se re­fuse pas. «Le ga­min», comme le nomment ses avo­cats, n’a pas l’ha­bi­tude qu’on lui dise non. Et même si une femme le lui crie dans une chambre d’hô­tel, le temps que ça re­monte du bout de son pé­nis jus­qu’à son cer­veau, cinq à sept mi­nutes se sont écou­lées. C’est long. Aus­si long que sa vi­déo en POV sur Ins­ta­gram. De mon point de vue, cou­ché sur son scro­tum, la tête en­ser­rée entre ses deux mains, je suis pri­son­nier de son jeu d’at­ta­quant. Le ca­pi­taine, c’est lui. Son de­mi-sou­rire nar­quois, ses dents blanches à l’écar­te­ment par­fait pour un fil den­taire de ca­libre trois, sa peau gor­gée de crème de nuit dis­pen­dieuse, tout ce­la semble contre­dire son dis­cours de vé­ri­té. Cou­pable, for­cé­ment cou­pable comme di­rait l’autre. Comment ses avo­cats ont-ils pu le lais­ser faire une pa­reille vi­déo? Comment ont-ils pu nous lais­ser en­trer dans sa chambre d’hô­tel, nous glis­ser dans son lit et nous cou­cher tout contre lui. Bien trop contre. Pour­quoi per­sonne ne lui a-t-il dit «não»? Mais ce mot-là semble échap­per au re­gistre du por­no en POV. Comme à ce­lui du foot­bal­leur-réa­li­sa­teur-ac­teur vi­si­ble­ment.

Cette chro­nique est as­su­rée en al­ter­nance par Lio­nel Baier, Claude-in­ga Bar­bey, Chris­tophe Gal­laz, Alain Re­be­tez et Fran­çois Schal­ler.

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