Le prix des bêtes

Le Matin Dimanche - - CHRONIQUES - Béa­trice Guel­pa Jour­na­liste

Il est dis­cret dans la salle d’at­tente. Che­veux en brosse, jeans, bas­kets et blou­son gris. Il tient un set­ter noir en laisse et deux té­lé­phones por­tables. Il ne par­ti­cipe pas aux con­ver­sa­tions. Dis­pa­raît. Puis re­vient sans son chien. L’ani­mal est en train de se faire opé­rer d’une tu­meur. Il a 5 ans. «C’est un peu jeune», lâche le post-ado­les­cent sans ter­mi­ner sa phrase. Il est in­quiet mais ne veut pas le mon­trer. Dé­vie un peu la conver­sa­tion sur son bou­lot — trans­por­teur de mar­chan­dises — avant de re­ve­nir na­tu­rel­le­ment à l’es­sen­tiel: son set­ter. «Soit ils en­lèvent la tu­meur et c’est bon, soit il y a des ra­mi­fi­ca­tions ailleurs et…» Une nou­velle phrase in­ache­vée flotte un mo­ment dans la salle d’at­tente. Pu­deur? Su­per­sti­tion, peut-être. Comme si ce qui n’était pas pro­non­cé à voix haute n’exis­tait pas vrai­ment.

La tu­meur, il s’en est aper­çu parce que son chien ne man­geait plus. Il a fal­lu se dé­ci­der vite. Il se tait un ins­tant. Puis, la tête ren­trée dans les épaules, ajoute avec de nou­veaux points de sus­pen­sion: «Ça coûte des mil­liers de francs…» Il connaît les ta­rifs. Ce­la lui est dé­jà ar­ri­vé il y a deux ans. L’opé­ra­tion avait coû­té près de 3000 francs.

Le jeune homme ren­ché­rit im­mé­dia­te­ment, sou­cieux de ne pas pas­ser pour un pingre. «Je ne me plains pas, c’est nor­mal! Je com­prends, ils ont des charges, c’est une opé­ra­tion. Mais c’est cher.» L’as­su­rance? Il y a pen­sé bien sûr, mais trop tard. «Ils ne prennent que les ani­maux en bonne san­té.» Alors il paie. Il n’a pas le choix. Même si ce­la rend les fins de mois dif­fi­ciles. «Je ne par­ti­rai pas en va­cances l’an­née pro­chaine, c’est tout. Voi­là, c’est comme ça.» Un sou­pir im­per­cep­tible. Un ou deux e-mails en­voyés de­puis ses por­tables pour mas­quer la gêne d’avoir osé par­ler d’ar­gent. La crainte d’être ju­gé, ac­cu­sé de mettre en ba­lance l’amour pour son ani­mal et son porte-mon­naie. Puis il se met à faire l’in­ven­taire des dif­fé­rentes pos­si­bi­li­tés à voix basse, comme on se parle à soi-même. «À l’étran­ger, ce se­rait peut-être mois cher, mais bon, est-ce que ce se­rait aus­si bien fait? De toute fa­çon, ça ne se passe ja­mais comme ça. On ne se dit pas quand on vient de diag­nos­ti­quer une tu­meur à son chien: «OK, je re­viens peu­têtre dans un mois.» Non, c’est une ur­gence, faut y al­ler, y a pas à dis­cu­ter.» Un jeune homme prag­ma­tique. Qui s’ex­cuse une nou­velle fois de jon­gler avec ses deux té­lé­phones, ses laisses à lui. Il doit ab­so­lu­ment ré­pondre. «C’est pour le bou­lot.» Une ma­nière comme une autre de ne pas pen­ser à la suite. Que faire si les nou­velles ne sont pas bonnes? Il y a des cli­niques spé­cia­li­sées en Suisse alé­ma­nique, il sait. La ra­dio­thé­ra­pie, tout ça, mais bon. Jus­qu’où al­ler? «C’est quand même un ani­mal.» Der­rière le dis­cours ra­tion­nel, on en­tend pour­tant autre chose. Son set­ter, c’est bien plus que ce­la. Il dit sim­ple­ment: «Je l’ai de­puis qu’il est tout pe­tit.» Au bout d’un mo­ment, il ra­conte cette his­toire ter­rible lue dans un jour­nal il y a long­temps. Celle de cet homme âgé, avec son vieux chien, qui n’avait pas les moyens de le faire soi­gner. «Il l’a eu­tha­na­sié lui-même et il a été condam­né pour cruau­té. Mais que pou­vait-il faire?» Il re­part avec ses ques­tions et ses deux té­lé­phones. Son chien va res­ter quelques heures.

Un peu plus tard, une femme parle, elle aus­si, du prix des bêtes. C’est à pro­pos de son chat. Elle non plus n’a pas d’as­su­rance. «Je n’ai en­ten­du que des gens dé­çus. Toutes les pa­tho­lo­gies clas­siques, ils ne prennent pas.» Elle risque un: «Ça peut être très oné­reux», avant d’ajou­ter un peu trop pré­ci­pi­tam­ment: «Mais quand on aime, on ne compte pas… Un ani­mal, c’est une res­pon­sa­bi­li­té… C’est des ques­tions qu’on doit se po­ser avant…» Elle se ré­fu­gie dans un dis­cours qu’elle croit plus au­dible. Pour­tant, elle aus­si laisse ses phrases en sus­pens.

Que faire si les nou­velles ne sont pas bonnes? Jus­qu’où al­ler?

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