À Ha­waii, ils ont vain­cu le diable dans leur tête

Le cé­lèbre Iron­man, dont la 40e édi­tion s’est te­nue hier, confronte les tri­ath­lètes aux li­mites de leur corps et de leur es­prit, dans le­quel s’agite sans cesse un pe­tit per­son­nage qui les pousse à aban­don­ner.

Le Matin Dimanche - - TRIATHLON - JU­LIEN CALOZ ju­lien.caloz@le­ma­tin­di­manche.ch

«Un jour, je me suis fait ren­ver­ser par une voi­ture. Je me suis re­le­vé avec plu­sieurs frac­tures, à l’omo­plate et au poi­gnet. Mais je n’ai pas eu aus­si mal que lorsque j’ai par­ti­ci­pé à l’iron­man d’ha­waii.»

Jean-chris­tophe Guin­chard est pour­tant re­tour­né sur l’île amé­ri­caine. Deux fois. Parce que le mé­tier des tri­ath­lètes longue dis­tance est de ve­nir à bout de ce qui fait mal, et qu’à Ha­waii «tout fait mal». Mais par quel mé­ca­nisme in­tel­lec­tuel lui et les autres par­viennent-ils à triom­pher de la dou­leur? Dans quelle par­tie de leur cer­veau en sur­chauffe puisent-ils la force d’avan­cer en­core? Nous avons son­dé quatre tri­ath­lètes ro­mands re­ve­nus de l’en­fer amé­ri­cain: Guin­chard a en­du­ré une «dou­leur ter­rible» dans les dix der­niers ki­lo­mètres de course à pied avant d’être cueilli par les Sa­ma­ri­tains après la ligne; Mi­kaël Gau­din a vou­lu s’ar­ra­cher le cou, ron­gé par le sel du Pa­ci­fique; Cy­ril Stal­der a vo­mi ses tripes sur la selle avant de bou­cler son ma­ra­thon au Co­ca et à l’eau; Sté­phane Guex, en­fin, a man­qué de je­ter son vé­lo dans la lave tant son corps était per­clus de dou­leurs, de la nuque aux mol­lets.

La han­tise de perdre la tête

Tous étaient par­tis avec le même rêve (fi­nir) et la même réa­li­té, ré­su­mée par Gau­din: «On sait qu’à un mo­ment ça va être dur, et on es­père tou­jours que ce se­ra le plus tard pos­sible». Pour ce li­cen­cié du Tri­team Pul­ly, la dif­fi­cul­té a sur­gi au seuil des 27 der­niers ki­lo­mètres de course à pied «lorsque le corps a pris le des­sus sur la tête». C’est la han­tise de tous les en­ga­gés. Ce contre quoi se bat sans cesse la pro­fes­sion­nelle Da­nie­la Ryf. «Vous avez un pe­tit ange et un pe­tit diable dans la tête, ex­pli­quait-elle après sa vic­toire en 2017. L’ange dit: «Tout va bien, reste calme, tu es sur le bon che­min, sois po­si­tive.» Le cô­té né­ga­tif dit: «Ça fait mal, c’est trop dur, je n’ai plus en­vie, j’ai faim, je suis fa­ti­guée…» Il faut éteindre cette voix (…) En fait, le corps ne fait rien d’autre que ce que la tête veut.»

Tout l’en­jeu est de ne pas perdre la tête. «Le dé­fi est d’al­ler contre cette pe­tite voix qui vous dit d’ar­rê­ter. La dou­leur phy­sique est se­con­daire», sou­tient Sté­phane Guex. Homme de dé­fi, le Vau­dois a trou­vé dans cette épreuve, à la­quelle il a par­ti­ci­pé quatre fois, de quoi su­bli­mer son tem­pé­ra­ment. «J’ai tou­jours be­soin d’un chal­lenge. Je ne suis pas pour la fa­ci­li­té. Même dans ma vie pro­fes­sion­nelle. Je viens d’ac­cep­ter le poste d’agent gé­né­ral dans une com­pa­gnie d’as­su­rances à Lau­sanne, tout ça à quinze ans de la re­traite.»

Ne pas être des «gens de la nuit»

Se mettre au dé­fi de soi-même est une tac­tique. «Faire de la dou­leur une al­liée» en est une autre, re­te­nue par Jean-chris­tophe Guin­chard. «Je me dis que si j’ai mal, ce­lui de der­rière aus­si. Or c’est moi qui suis de­vant.» Ce tri­ath­lète de­ve­nu en­traî­neur a pas­sé la se­maine écou­lée à Ha­waii avec quatre de ses élèves. Quel dis­cours leur at-il te­nu avant la course, dont le dé­part a été don­né sa­me­di à 7 h du ma­tin (19 h en Suisse)? «Je leur ai re­com­man­dé d’être très dis­ci­pli­nés, no­tam­ment dans les ra­vi­taille­ments. Je leur ai de­man­dé d’avoir l’in­tel­li­gence et l’hu­mi­li­té d’ac­cep­ter que ce n’est pas une course qui se dompte comme ailleurs. Et je leur ai dit en­fin qu’ils al­laient avoir mal.»

Cer­tains choi­si­ront de re­gar­der de­vant eux, droit au but. D’autres se re­tour­ne­ront sur le che­min par­cou­ru. C’est ce qu’a fait Mi­kaël Gau­din en 2017 pour pui­ser la force né­ces­saire à sa pro­gres­sion. «Je me suis ac­cro­ché aux gens qui m’avaient sou­te­nu lors de mon crowd­fun­ding (ndlr: le prix de l’ins­crip­tion à Ha­waii est de 1050 francs suisses, contre 600 à Zu­rich). Je me suis dit que je ne pou­vais pas dé­ce­voir tous ceux qui avaient cru en moi.»

Un autre élé­ment a agi comme mo­teur: la course du so­leil. «J’avais la pho­bie de ter­mi­ner après la tom­bée de la nuit qui, là­bas, in­ter­vient vers les 18 h, se sou­vient Gau­din. Je vou­lais qu’on me voie ar­ri­ver, que ce soit fes­tif. Il était hors de ques­tion d’ar­ri­ver après 18 h.» «Après, on fait par­tie des gens de la nuit», souffle Guex.

De jour comme de nuit, fran­chir la ligne reste une ex­pé­rience rare. C’est at­teindre quelque chose. «Presque le pa­ra­dis», es­time Gau­din alors que Guin­chard, re­ve­nu de l’en­fer, n’a vu que les Sa­ma­ri­tains. «On m’a pris et por­té quelques mi­nutes, le temps que je re­trouve ma lu­ci­di­té.» Il faut se re­mettre à l’en­droit. Ce n’est pas simple. «Vous avez l’im­pres­sion de ti­rer le bou­chon d’une bai­gnoire. Tout part d’un coup», re­late Guex, pas peu fier d’avoir vu par­tir, dans ce tour­billon sou­dain, ce «pe­tit bon­homme» qui lui di­sait «sans cesse d’ar­rê­ter».

Get­ty Images/tom Pen­ning­ton

L’al­le­mand Jan Fro­de­no a rem­por­té la course en 2016, mais c’est son fan­tôme qui a fran­chi la ligne.

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