Syl­vain Cha­va­nel, la fin d’une époque

Le Fran­çais de 39 ans ran­ge­ra son vé­lo ce soir au terme du Chro­no des Na­tions. Es­pé­ré comme le sau­veur du cy­clisme en 2000, il s’en va en der­nier Mo­hi­can de la gé­né­ra­tion «do­pée». Pa­ra­doxal.

Le Matin Dimanche - - CYCLISME - STÉ­PHANE COMBE ste­phane.combe@le­ma­tin­di­manche.ch

Il fal­lait le voir, sur les routes du der­nier Tour de France, son dix-hui­tième Tour (!), hap­pé par la foule, qua­si har­pon­né, avec une vi­gueur que seul un voyou ou un hé­ros peut sus­ci­ter. C’est là la di­cho­to­mie du sport, que le vé­lo exa­cerbe: il n’y en a, au fi­nal, que pour les gen­tils­hommes ou les cra­pules. Syl­vain Cha­va­nel était clas­sé par­mi les pre­miers. Ta­lent in­dé­niable, pré­coce, sou­vent vain­queur, sou­vent per­dant, ja­mais sur l’olympe, la rage bien réelle sur le vé­lo lais­sant place à un hé­ros dis­cret.

Dis­cret, il l’était, puis­qu’il faut dé­sor­mais par­ler au pas­sé. Pro de­puis 2000, le vé­té­ran rac­cro­che­ra son ou­til de tra­vail ce soir aux Her­biers, théâtre du Chro­no des Na­tions. À 39 ans, l’homme res­te­ra le sym­bole pa­ra­doxal d’une époque. En 2001, an­née de son pre­mier Tour, le post-ado in­car­nait le re­nou­veau fran­çais, pas sec der­rière les oreilles. Comble du charme in­no­cent, il dé­bar­quait mou­lé dans le maillot de l’équipe «Bon­jour». Dif­fi­cile de son­ner plus can­dide, plus pro­met­teur au­gure d’un prin­temps neuf pour le cy­clisme.

En vingt ans, le sta­tut de sau­veur est de­puis pas­sé sur bien d’autres épaules, quand Cha­va­nel, lui, s’en va, sur ce drôle de constat: l‘homme char­gé du re­nou­veau est aus­si le der­nier de la gé­né­ra­tion des sa­lauds. Drôle d’époque, ber­cée de cha­ro­gnards, en­ro­bée de soufre, mais glo­ri­fiant aus­si pa­nache et li­ber­té, quand les comp­teurs et cou­reurs connais­saient en­core l’im­promp­tue dé­faillance. Vingt ans du­rant les­quels Cha­va­nel au­ra tout vu, tout connu. Même un re­cours pas­sa­ger aux mi­cro­doses du «Dr Ma­buse», Ber­nard Sainz, qu’il a re­con­nu, avant de ra­pi­de­ment s’éloi­gner. «Ça ne m’in­té­res­sait pas de faire du vé­lo comme ça». Il ne se­ra ja­mais pin­cé. Tout juste fe­ra-t-il par­tie de la Co­fi­dis ex­clue du Tour 2007 après le cas de do­page de son co­équi­pier Cris­tian Mo­re­ni. Pour le reste, il tra­verse la double dé­cen­nie blanc comme neige, sait perdre avec les hon­neurs.

Le la­bel échap­pé

Et pour cause, comme il le dit un jour à «L’hu­ma­ni­té»: «Je suis un at­ta­quant, j’ai en­vie de pro­vo­quer, de mettre le bor­del dans le pe­lo­ton.» Son pre­mier fait d’armes? Pa­ris-tours, en 2000. À 21 ans, il prend plus de 30 mi­nutes d’avance en échap­pée, sous des trombes d’eau. Ten­ta­tive avor­tée. Des cen­taines sui­vront, mais on as­siste à la nais­sance d’un style. Une marque de fa­brique. Une fier­té qui dé­cou­le­ra sur deux titres de su­per­com­ba­tif du Tour de France. Le chou­chou Vi­renque est spor­ti­ve­ment en perte de vi­tesse? L’hexa­gone crie au gé­nie, tient son fu­tur cham­pion. «Il est le pre­mier d’une longue sé­rie à avoir eu droit à ce des­tin tra­cé par la na­tion», ri­gole Ri­chard Chas­sot, pa­tron du Tour de Ro­man­die. «C’était bien sûr une er­reur. La re­fonte d’un sport ne peut se pro­duire que sur une longue pé­riode, par un chan­ge­ment col­lec­tif qui, par dé­fi­ni­tion, prend du temps. En re­vanche, Cha­va­nel est un cou­reur qui a connu un cy­clisme tou­jours plus sain avec les an­nées, et c’est sans doute le pre­mier se­cret de sa lon­gé­vi­té.»

La France se pose moins de ques­tions. Elle l’ac­com­pagne à l’unis­son. Doué mais ta­ci­turne, Cha­va­nel brasse moins d’air qu’un Tho­mas Voe­ck­ler, laisse les coups de gueule aux autres et les ga­mins tran­quilles. «Je suis là pour eux, mais je ne suis pas leur pa­pa», glis­sait-il en juillet sur son der­nier Tour, en­tou­ré de la nou­velle garde.

Ma­na­ger de l’équipe Vi­tal Concept, son an­cien co­équi­pier Jé­rôme Pi­neau est l’homme du mi­lieu qui connaît mieux Cha­va­nel. Au bout du fil, il uti­lise des mots forts: «Mal­gré tous les ar­ti­fices, l’ar­gent, les mé­dias, la lu­mière, Syl­vain a tou­jours trou­vé l’ins­pi­ra­tion et l’es­sence même du plai­sir de s’en­traî­ner, seul dans la na­ture. Pour le reste, il était net­te­ment plus ta­len­tueux que moi, avec une énorme en­vie de ga­gner.» Dès lors, comment ex­pli­quer qu’il n’ait tu­toyé le pi­nacle? Pi­neau ren­voie à une cer­taine naï­ve­té. L’époque, tou­jours elle. «Il est de 1979, et ça dit tout. S’il était né en 1990, il au­rait eu un tout autre pal­ma­rès. Il fe­rait par­tie des Bar­det, Pi­not, Bar­guil, Gal­lo­pin et au­rait ga­gné une ou deux fois le Tour des Flandres.» Le poing dans la poche, l’homme n’a pas som­bré, crie «qu’on a tous un des­tin. Le mien était peut-être de ga­gner moins, mais d’être heu­reux.» En échap­pée, «Cha­va» tient le pe­lo­ton en ha­leine du­rant des heures. «Mon plus grand dé­faut? Sans doute d’avoir été bon par­tout, sans ja­mais ex­cel­ler dans un do­maine.»

«Mi­mo­sa» d’hi­ver

Pi­neau sa­lue sa ré­sis­tance face au sys­tème: «Ce qui fait mon ad­mi­ra­tion, mon res­pect in­fi­ni pour lui, c’est qu’il n’a ja­mais vé­cu les tra­vers. Il au­rait pu, pour­tant. Il était dans la cible par­faite, aux portes du tout haut ni­veau. Il y avait d’im­menses es­poirs sur ses épaules. Il a for­cé­ment été ten­té de tri­cher, mais il n’a ja­mais chan­gé sa vi­sion des choses. Il a tout fait avec ses deux jambes et c’est à ça qu’on re­con­naît un grand cham­pion. Pour le de­ve­nir, il ne faut pas tout ga­gner, mais ga­gner avec ses moyens.»

Dur de ré­sis­ter à la ten­ta­tion. Un coup d’oeil aux pe­lo­tons dont il fai­sait par­tie en dit d’ailleurs long. Mais Cha­va­nel, qui se­ra dé­fi­gu­ré en 2010 après avoir fri­co­té de trop près avec une voi­ture Li­qui­gas, sillonne l’époque mau­dite, avec ce sou­rire simple et char­meur, un pré­nom, «Syl­vain», hur­lé à l’en­vi par la foule. Un nom rap­pe­lant «Co­co Cha­nel», aus­si apai­sant qu’ins­pi­rant. Son sur­nom seul lui en­voie des fleurs: «Mi­mo­sa». Son ori­gine? Un ca­ma­rade, trou­vant qu’il rou­lait trop vite à l’en­traî­ne­ment, lui avait sor­ti la cé­lèbre ré­plique «Freine mi­mo­sa, freine» ti­rée du film «Une époque for­mi­dable» de Gé­rard Ju­gnot.

Rou­ler trop vite… «Avait-il vrai­ment le choix?» de­mande Pi­neau. «Quand on parle des cou­reurs fran­çais de notre époque, on parle tou­jours de pa­nache. Mais s’échap­per, rou­ler de­vant les ogres, c’était la seule so­lu­tion pour sur­vivre! Si­non on pre­nait des bran­lées. La dif­fé­rence, c’est que Syl­vain, quand il par­tait, pou­vait res­ter des heures de­vant à dé­fier tout le pe­lo­ton.»

Trois fois vain­queur d’étape sur le Tour, mul­tiple cham­pion de France de contre-la­montre et sur piste, Syl­vain Cha­va­nel quitte le pe­lo­ton avec des chiffres hal­lu­ci­nants au comp­teur. Ce­lui qu’il re­tient: il est le seul homme à avoir dis­pu­té 18 Tours de France (16 ar­ri­vées aux Champs). «J’ai par­fois man­qué de confiance. Je me suis cer­tai­ne­ment sous-es­ti­mé. Sans re­gret. À quoi ce­la ser­vi­rait d’en avoir?» Pi­neau lui a dé­jà pro­po­sé de re­joindre son team. Après vingt ans de pro­fes­sion­na­lisme, le Poi­te­vin fi­dèle à sa ré­gion veut don­ner du temps à son épouse et ses deux gar­çons. Mais la pas­sion, si elle a sur­vé­cu à cette «époque-là», ne s’en ira pas comme ça.

«On a tous un des­tin: le mien était peut-être de ga­gner moins, mais d’être heu­reux» Syl­vain Cha­va­nel, pro de 2000 à 2018 «Du pa­nache? Nous n’avions sur­tout pas le choix: il fal­lait s’échap­per, rou­ler de­vant les ogres, pour s’évi­ter des bran­lées» Jé­rôme Pi­neau, an­cien co­équi­pier

Presse Sports/ber­nard Pa­pon

Le Poi­te­vin a tra­ver­sé deux dé­cen­nies de cy­clisme du­rant les­quelles il a tout vu et tout connu.

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