La po­lé­mique enfle sur le «pont de l’ami­tié» qui va re­lier les berges fran­çaise et suisse

Le Matin Dimanche - - SUISSE - CH­RIS­TOPHE BOILLAT

Plaintes pé­nales contre les au­to­ri­tés, pé­ti­tion d’ha­bi­tants va­lai­sans et fran­çais du vil­lage de Saint-gin­golph, à che­val sur la Suisse et la France, di­vers re­cours, pose d’une banderole, en­voi mas­sif de mails tous azi­muts et même un caillas­sage d’en­gins de chan­tier: force est de consta­ter que la construc­tion en cours d’une pas­se­relle au bord du Lé­man à l’em­bou­chure de la Morge fâche!

Pour rap­pel, une crue mas­sive de la ri­vière en 2015 avait no­tam­ment em­por­té le pont de la Scie, un peu plus en amont. La dé­ci­sion d’édi­fier un nou­veau pas­sage di­rec­te­ment à l’em­bou­chure de la ri­vière qui marque la fron­tière a été prise conjoin­te­ment par les deux au­to­ri­tés com­mu­nales. Le «pont de l’ami­tié» est pour­tant éri­gé ex­clu­si­ve­ment sur ter­ri­toire fran­çais. Il se­ra ter­mi­né d’ici à jan­vier et inau­gu­ré au prin­temps. Il se­ra en­suite ques­tion de le rat­ta­cher à la Suisse, avec, en sus, un ac­cès pour han­di­ca­pés.

«C’est un beau pro­jet qui passe mal», dit une com­mer­çante, per­sua­dée pour­tant que la pas­se­relle «ap­por­te­ra un nou­vel es­sor à nos com­munes dans la droite ligne de ce qui a dé­jà été en­tre­pris ou reste à en­tre­prendre: bel­vé­dères, Via­rhô­na, amé­na­ge­ment des quais sé­cu­ri­sés pour pié­tons et vé­los.»

La po­lé­mique est ali­men­tée par deux op­po­sants dé­ter­mi­nés, un sur chaque berge. Elle n’en­tame en re­vanche pas la com­mu­nau­té d’es­prit et de biens lé­gen­daire qui unit de­puis plu­sieurs siècles les deux vil­lages qui par­tagent le même nom. Avec un slo­gan: «L’ac­cord par­fait». «Élé­ments sub­jec­tifs, ir­ra­tion­nels, émo­tion­nels», se­lon un ob­ser­va­teur, rythment néan­moins la vie quo­ti­dienne des pour et contre la pas­se­relle – 60 mètres de long en V – de­puis plu­sieurs se­maines.

Est-il vrai­ment utile?

Cer­tains ha­bi­tants contestent l’uti­li­té de la pas­se­relle. «C’est un pro­jet com­plè­te­ment mé­ga­lo­mane», as­sène Si­mon Hil­ty, op­po­sant vi­ru­lent et aux pre­mières loges du cô­té fran­çais. La pas­se­relle se­ra éri­gée à quelques mètres de sa pro­prié­té en bord de lac. Cer­tains re­joignent cet avis. «Le pro­jet a été pré­sen­té et, sur plan, sem­blait conve­nable. Mais quand on voit l’im­por­tance des tra­vaux, l’em­prise sur le lac, on a pris conscience des deux cô­tés de la fron­tière de son as­pect trop mas­sif», ré­sume un re­trai­té fran­çais.

Plu­sieurs ha­bi­tants ou com­mer­çants dont Ed­mond Du­choud, du cô­té suisse, trouvent le pro­jet «inu­tile, trop haut (ndlr: 2,50 m au-des­sus de l’eau) et pas beau». Se­lon «Mon­mon», qua­li­fié de roi du fi­let de perche, «il au­rait fal­lu re­cons­truire le pont de la Scie plu­tôt que de s’ac­cro­cher à ce pro­jet su­per­flu». Un re­trai­té qui as­siste aux tra­vaux de sta­bi­li­sa­tion des quatre grands pieux dé­jà po­sés est du même avis: «On au­rait pu mettre l’argent ailleurs.»

Maire de Saint-gin­golph France, Gé­ral­dine Pflie­ger in­forme que «des études hy­drau­liques ap­pro­fon­dies ont été me­nées et que la seule so­lu­tion pos­sible pour al­ler d’un quai à l’autre est la fu­ture pas­se­relle». Gin­go­lais fran­çais, Be­noît Grand­col­lot ajoute que «le ti­rant d’eau sous le pont de la Scie n’est pas suf­fi­sant. Ce se­rait trop dan­ge­reux en cas de crue ex­trême.»

Cette construc­tion est-elle lé­gale?

À Saint-gin­golph, à che­val sur les deux pays, la nou­velle pas­se­relle qui doit rem­pla­cer le pont de la Scie, em­por­té par une crue en 2015, est contes­tée par deux op­po­sants dé­ter­mi­nés.

«Per­sonne n’a pen­sé à se pré­mu­nir de toute illé­ga­li­té avant de lan­cer le pro­jet et sans l’ac­cord fi­nal des deux pays. C’est quand même hal­lu­ci­nant», af­firme Si­mon Hil­ty. «Faux, ré­torque Gé­ral­dine Pflie­ger. Avis de droit, conven­tions res­pec­tées, pré­avis fa­vo­rables de la Con­fé­dé­ra­tion et de l’état du Va­lais, au­to­ri­sa­tion de tra­vaux dé­li­vrée par la pré­fec­ture de Haute-sa­voie: nous sommes dans les clous.»

Vincent Pel­lis­sier est l’in­gé­nieur can­to­nal du Ser­vice de la Mo­bi­li­té va­lai­san. Le cadre de l’ad­mi­nis­tra­tion est clair: «À ce jour, les choses se font en bonnes re­la­tions entre les ins­ti­tu­tions des deux pays et rien ne laisse pen­ser que les ac­cords ou les pro­cé­dures, à me­ner à ce jour ex­clu­si­ve­ment sur le ter­ri­toire fran­çais, n’ont pas été res­pec­tés par les au­to­ri­tés fran­çaises.» Ce qui n’a pas em­pê­ché Si­mon Hil­ty d’adres­ser un ré­fé­ré – pro­cé­dure d’ur­gence pour ré­gler pro­vi­soi­re­ment un li­tige – près le Tri­bu­nal ad­mi­nis­tra­tif de Gre­noble. Son but, faire ar­rê­ter les tra­vaux. Re­quête re­je­tée.

Quelles sont les nui­sances?

«C’est une vé­ri­table pol­lu­tion vi­suelle et so­nore qui va nous être im­po­sée, à moi par­ti­cu­liè­re­ment», gronde l’op­po­sant. Sur le pre­mier vo­let, la maire ne se pro­nonce pas, mais, dit-elle, «cô­té so­nore les amé­na­ge­ments, no­tam­ment des caille­bo­tis, per­met­tront de li­mi­ter les nui­sances».

Y a-t-il des dom­mages?

«Re­gar­dez, il y a des lé­zardes sur ma pro­prié­té qu’il n’y avait pas avant les tra­vaux. C’est à cause d’un glis­se­ment de ter­rain et des vi­bra­tions», af­firme Si­mon Hil­ty. Le Gin­go­lais nous em­mène aus­si de­vant la Ré­si­dence de France qui pré­sente plu­sieurs cra­que­lures. «Ici, re­prend Gé­ral­dine Pflie­ger, nous avons fait consta­ter les fis­sures par huis­sier avant le dé­but des tra­vaux. Elles n’ont ab­so­lu­ment pas bou­gé sur les fa­çades. Les dom­mages cau­sés au por­tail de Mon­sieur Hil­ty se­ront ré­pa­rés aux frais de la Com­mune.»

Le feuille­ton va-t-il re­bon­dir en Suisse?

Une en­quête pu­blique, qui com­pren­dra aus­si, et sur­tout, le ré­amé­na­ge­ment du lit de la Morge, se­ra lan­cée bien­tôt à Saint­gin­golph Suisse. Pa­tron du Bel­le­vue, res­tau­rant la­custre dans la par­tie va­lai­sanne, Gé­rald Du­fresne «pro­met de s’y op­po­ser jus­qu’au Tri­bu­nal fé­dé­ral s’il le faut». Les pro­cé­dures ad­mi­nis­tra­tives et ju­ri­diques étant plu­tôt longues de ce cô­té de la fron­tière, Gé­ral­dine Pflie­ger se veut fa­ta­liste: «En at­ten­dant, on uti­li­se­ra l’es­ca­lier pré­vu à cet ef­fet.»

Chan­tal Dervey

Em­por­té par une forte crue de la Morge en 2015, le pont qui en­jam­bait la ri­vière de­vrait être rem­pla­cé par une pas­se­relle qui di­vise la po­pu­la­tion gin­go­laise.

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