La Suisse pâ­tit des «er­reurs de jeu­nesse» des in­ves­tis­seurs chi­nois

Le Matin Dimanche - - ECONOMIE - OLI­VIER WURLOD En chiffre

Swis­sport et Ga­te­group, Ad­dax ou Swiss­me­tal à Re­con­vi­lier… les in­ves­tis­se­ments chi­nois en Suisse vivent une pé­riode com­pli­quée. Des dif­fi­cul­tés qui dé­passent de loin le seul mar­ché hel­vé­tique.

Il y a quelques se­maines, c’était la douche froide pour les sa­la­riés de Swiss­me­tal. Un ajour­ne­ment de faillite de l’en­tre­prise ba­sée à Re­con­vi­lier (BE) était pro­non­cé par le Tri­bu­nal ré­gio­nal du Ju­ra ber­nois-see­land sur pres­sion d’im­por­tants clients. Mal­gré sa re­prise, il y a cinq ans, par le groupe chi­nois Bao­shi­da, Swiss­me­tal a donc re­plon­gé dans la tour­mente et de­vra, d’ici le mois d’avril 2019, trou­ver un moyen pour ré­gler ses pro­blèmes d’en­det­te­ment.

Quelques mois plus tôt, deux fleu­rons ayant sur­vé­cu à la dé­bâcle de Swis­sair, les groupes Swis­sport et Ga­te­group, vi­vaient éga­le­ment une pé­riode com­pli­quée à cause des pro­blèmes fi­nan­ciers de leur pro­prié­taire, le mas­to­donte chi­nois HNA. Pour sa­tis­faire sa fièvre ache­teuse au cours des trois der­nières an­nées, le groupe s’est en­det­té mas­si­ve­ment (50 mil­liards de dol­lars)… trop mas­si­ve­ment même aux yeux de Pé­kin qui pousse HNA à re­voir ses po­si­tions. Après avoir re­non­cé à re­pla­cer ses fi­liales suisses sur les mar­chés bour­siers, il en­vi­sa­ge­rait dé­sor­mais de les cé­der.

Ces quelques dé­boires font suite à d’autres af­faires en­core plus pro­blé­ma­tiques. Le fias­co d’ad­dax à Ge­nève en est l’exemple par­fait. La so­cié­té a fi­ni par faire l’ob­jet d’une en­quête pour cor­rup­tion en 2015. Après avoir dû dé­bour­ser 31 mil­lions de francs au can­ton à titre de ré­pa­ra­tion, la fi­liale était fer­mée par son pro­prié­taire chi­nois et ses 174 sa­la­riés mis à la porte.

Même si les pro­blèmes sur­ve­nus sont loin d’être si­mi­laires d’un dos­sier à l’autre, cette ac­cu­mu­la­tion de ra­tés chi­nois en Suisse in­ter­pelle et pousse à se de­man­der s’il n’existe pas un mal plus pro­fond en ce qui concerne ces in­ves­tis­se­ments et si de nou­velles règles ne de­vraient pas être im­plé­men­tées pour évi­ter de fu­turs dé­sastres?

Des sou­cis dus à une in­té­gra­tion ra­tée

En in­ter­ro­geant di­vers ex­perts, il ap­pa­raît qu’aus­si réelle et concrète que soit cette pro­blé­ma­tique, elle dé­passe de loin le seul mar­ché hel­vé­tique. «Avec un taux glo­bal d’échec de 70 à 90%, les fu­sions et ac­qui­si­tions se sont tou­jours avé­rées fort ris­quées pour les en­tre­prises. Les ré­cents re­vers ne consti­tuent donc pas une ex­cep­tion chi­noise mais bien une norme in­dus­trielle in­ter­na­tio­nale», ex­plique Ho­ward Yu.

Pro­fes­seur de stra­té­gie éco­no­mique et d’in­no­va­tion à L’IMD, ce der­nier concède tou­te­fois que de nom­breuses en­tre­prises paient ac­tuel­le­ment les pots cas­sés d’une po­li­tique ir­ra­tion­nelle d’in­ves­tis­se­ments me­née de­puis la Chine au cours de la der­nière dé­cen­nie. «Afin d’aug­men­ter leur pou­voir et leur in­fluence, les grands pa­trons chi­nois ont vou­lu dé­ve­lop­per à tout prix leurs af­faires, leurs ef­fec­tifs et la va­leur mo­né­taire de leurs ac­tifs sous ges­tion. Au lieu de s’em­ployer à dé­ve­lop­per des ac­ti­vi­tés com­mer­ciales vé­ri­ta­ble­ment ren­tables, ils ont cher­ché à bâ­tir de vastes em­pires in­ter­na­tio­naux.»

À une époque où la crois­sance chi­noise était à deux chiffres et où l’argent cou­lait à flots, les géants chi­nois sem­blaient ef­fec­ti­ve­ment très peu re­gar­dants sur les mon­tants dé­bour­sés pour ac­cé­lé­rer leur in­ter­na­tio­na­li­sa­tion. En Suisse, les 8 mil­liards Le nombre de groupes chi­nois pré­sents en Suisse, contre plus de 1000 en­tre­prises suisses ins­tal­lées en Chine. de dol­lars payés par Si­no­pec pour Ad­dax ont, par exemple, long­temps été source de dé­bat. Du­rant tout le scan­dale qui a frap­pé cette en­tre­prise en Suisse, une source proche du dos­sier et ex­pert des mar­chés pé­tro­liers nous confir­mait que «le prin­ci­pal pro­duc­teur chi­nois d’hy­dro­car­bures avait dé­pen­sé beau­coup trop pour prendre le contrôle de cer­tains puits pé­tro­liers… en Afrique prin­ci­pa­le­ment.»

Se­lon Ch­ris­tophe We­ber, pré­sident de la sec­tion ro­mande de la Chambre de Com­merce Suisse-chine, «la Suisse paie ac­tuel­le­ment les pots cas­sés d’une pé­riode d’ap­pren­tis­sage et d’adap­ta­tion par la Chine à une cul­ture d’en­tre­prise fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rente». Ho­ward Yu consi­dère éga­le­ment que ces «er­reurs de jeu­nesse» ré­sultent de l’in­té­gra­tion com­pli­quée des in­ves­tis­seurs chi­nois. «Ce n’est pas que les Chi­nois n’aient pas vou­lu s’in­té­grer, ils ont juste dou­té de leur ca­pa­ci­té à le faire.» Pour le pro­fes­seur de L’IMD, cette cause re­pré­sente l’une des prin­ci­pales rai­sons pour les­quelles le suc­cès des ac­qui­si­tions chi­noises a été ex­trê­me­ment mi­ti­gé au cours des dix der­nières an­nées.

Une nou­velle gé­né­ra­tion mieux ar­mée

Au dire des spé­cia­listes, cette pé­riode où la Chine avan­çait à tâ­tons se­rait ter­mi­née. «En par­tie édu­quée en Eu­rope ou aux États-unis, par­lant l’an­glais, la nou­velle gé­né­ra­tion d’en­tre­pre­neurs chi­nois n’hé­site plus au­jourd’hui à faire ap­pel aux meilleurs conseillers lo­caux (avo­cats et ban­quiers d’af­faires) afin d’évi­ter les er­reurs com­mises par leurs pré­dé­ces­seurs», ex­plique Ch­ris­tophe We­ber.

À l’ave­nir, no­tam­ment sur pres­sion de Pé­kin qui cherche à li­mi­ter les fuites de ca­pi­taux et donc les in­ves­tis­se­ments réa­li­sés hors du pays, les Chi­nois de­vraient être plus pru­dents et sé­lec­tifs. Le deal du siècle entre Syn­gen­ta et Chem­chi­na l’illustre bien, puis­qu’il a fal­lu de nom­breuses an­nées de né­go­cia­tions pour abou­tir à cette ac­qui­si­tion de 43 mil­liards.

Keystone/pho­to­shot/li Xue­ren

Ces der­nières an­nées, Jo­hann Sch­nei­der-am­mann a mul­ti­plié ses voyages en Chine pour scel­ler di­vers ac­cords dont le der­nier en date concer­nait un pro­gramme de co­opé­ra­tion scien­ti­fique.

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