Trucs de mec

Le Matin Dimanche - - SPORTS - Ch­ris­tian Des­pont Ré­dac­teur en chef des sports

Les règles… Tant de mots pour un non-dit: les bringues, les mens­trua­tions, les ra­gna­gnas, les trucs de fille. Parce que c’est un fait in­al­té­rable: Ja­vier Ma­sche­ra­no peut avouer tran­quille­ment en confé­rence de presse du Mon­dial, de­vant soixante mil­lions de té­lé­spec­ta­teurs, qu’il s’est per­fo­ré l’anus en ta­clant un tir de Rob­ben, mais au­cune spor­tive n’ose­ra sug­gé­rer que ses règles ont pu éven­tuel­le­ment, su­brep­ti­ce­ment, un tant soit peu, contra­rier l’ex­pres­sion de sa pleine me­sure.

Les treize femmes in­ter­ro­gées par notre jour­na­liste Ugo Curty, un homme, étaient presque sou­la­gées d’en par­ler. À tout le moins d’at­ti­rer l’at­ten­tion sur le pa­ra­mètre le plus sous-es­ti­mé de la per­for­mance spor­tive: les règles. Les «trucs de fille». Ra­gna­gna.

Ce n’est pour­tant pas si dif­fi­cile à com­prendre: une ten­sion, une mé­lan­co­lie, une fa­tigue, une cou­lée de sang qui fait tâche. La ques­tion ici n’est pas de re­con­naître l’in­dé­pen­dance du Ko­so­vo ni l’exis­tence du pe­tit Jé­sus, mais un pro­ces­sus men­suel qui concerne des mil­liards d’êtres hu­mains de­puis des mil­lions d’an­nées. À nui­sances com­pa­rables, com­bien d’ar­ticles ou de col­loques dé­diés aux mens­trua­tions dans le sport, tan­dis que des confé­rences in­ter­na­tio­nales dé­battent des ef­fets du pol­len sur les ca­pa­ci­tés res­pi­ra­toires, de l’eau fraîche sur le tube di­ges­tif, et des dents de lait sur la fra­gi­li­té mus­cu­laire.

C’est un fait, ma­ni­fes­te­ment, et même un fait de so­cié­té: la rhé­to­rique mi­ni­ma­liste de la vi­ri­li­té ré­gnante ré­duit à un truc de filles, si­non à un pro­blème de gon­zesses, l’un des plus gros bou­le­ver­se­ment hor­mo­nal qu’un corps d’ath­lète puisse connaître, hors sti­mu­la­tion sol­li­ci­tée. La mé­de­cine spor­tive exa­mine tout, le moindre ti­raille­ment et jus­qu’au der­nier re­coin de la vie in­té­rieure, mais les mens­trua­tions res­tent consi­dé­rées comme un su­jet de ma­ga­zines fé­mi­nins, un su­jet qui fâche, qui rend iras­cible, le pen­dant rose bon­bon du ca­ca ner­veux.

À tra­vers ce non-dit ap­pa­raît, fier, le der­nier bas­tion de la phal­lo­cra­tie spor­tive, où les en­traî­neurs sont ma­jo­ri­tai­re­ment des hommes, où les ré­fé­rences res­tent mas­cu­lines, où l’ef­fort et la puis­sance sont la force du mâle. Quand une spor­tive est pug­nace, on dit que c’est un gar­çon man­qué. Quand elle y ajoute du cou­rage, on dit qu’elle a des couilles.

C’est comme ça, c’est en­core comme ça, ici et là: à en­tendre par­ler les spor­tives (treize té­moi­gnages en pages 32-33) et bal­bu­tier leurs en­traî­neurs, il nous ap­pa­raît peu à peu que les règles ne sont pas un truc de fille, mais un pro­blème de mecs. Les seules ré­ti­cences sont là. La peur du sang, peut-être.

Quand une spor­tive est pug­nace, on dit que c’est un gar­çon man­qué. Quand elle y ajoute du cou­rage, on dit qu’elle a des couilles

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