Des sti­mu­la­tions élec­triques pour amé­lio­rer la lec­ture

Le Matin Dimanche - - BIEN VIVRE -

ANNE-LISE GI­RAUD

Doc­teure en neu­ros­ciences, spé­cia­liste du lan­gage et de ses pa­tho­lo­gies et pro­fes­seure à l’uni­ver­si­té de Ge­nève

Comment ex­pli­quer par les neu­ros­ciences le dé­fi­cit pho­no­lo­gique dont souffrent les per­sonnes dys­lexiques?

En 2008, nous nous sommes de­man­dé si les re­pré­sen­ta­tions des sons de la pa­role dans leur cer­veau pou­vaient ne pas être au bon for­mat sur le plan tem­po­rel. Nous avons émis cette hy­po­thèse en tra­vaillant sur un cer­tain type d’ac­ti­vi­tés du cer­veau qui s’ap­pellent les os­cil­la­tions neu­rales et qui per­mettent la seg­men­ta­tion du flux de la pa­role, entre rythme syl­la­bique avec une ac­ti­vi­té os­cil­la­toire lente et rythme pho­né­mique avec une ac­ti­vi­té plus ra­pide. Nous nous sommes de­man­dé si les per­sonnes dys­lexiques n’avaient pas le même rythme et, du coup, pas le bon for­mat de re­pré­sen­ta­tion des pho­nèmes. En 2011, notre étude mon­trait qu’il y avait un dé­faut de l’ac­ti­vi­té os­cil­la­toire ra­pide spé­ci­fique dans le cor­tex au­di­tif gauche des su­jets dys­lexiques. Plus cette ano­ma­lie était pré­sente, plus il y avait un dé­fi­cit pho­no­lo­gique.

Et il y au­rait une cau­sa­li­té? Ré­cem­ment, en col­la­bo­ra­tion avec le centre Wyss du Cam­pus Bio­tech à Ge­nève, nous ve­nons d’en éta­blir une: s’il y a bien un dé­fi­cit dans l’hé­mi­sphère gauche, on de­vrait pou­voir ré­ta­blir cette ac­ti­vi­té os­cil­la­toire par une pe­tite sti­mu­la­tion élec­trique trans­crâ­nienne de très faible am­pli­tude. En sti­mu­lant le cor­tex à cette fré­quence (30 hertz), on de­vrait pou­voir res­tau­rer le bon for­mat du dé­cou- page pho­né­mique chez les per­sonnes dys­lexiques et donc amé­lio­rer leur per­for­mance pho­no­lo­gique, voire amé­lio­rer la lec­ture. Nos ré­sul­tats sont pro­bants chez les adultes, et on va pas­ser aux en­fants. La plas­ti­ci­té de leur cer­veau étant plus grande, on se dit que l’ef­fet se­ra en­core plus ma­ni­feste.

Pen­dant com­bien de temps doit-on ef­fec­teur ces sti­mu­la­tions?

Avec vingt mi­nutes, l’ef­fet est très pré­sent juste après la sti­mu­la­tion, mais il dis­pa­raît pro­gres­si­ve­ment: une heure après, il y a dé­jà moins d’ef­fet. Avec les en­fants, on sup­pose que pour mo­di­fier la plas­ti­ci­té de leur cor­tex au­di­tif à plus long terme, il va fal­loir ré­pé­ter la sti­mu­la­tion: vingt mi­nutes par se­maine pen­dant quelques mois, j’ima­gine. On est en­core loin d’avoir un pro­to­cole qui soit dé­fi­ni­tif, mais on pense que chez l’en­fant, l’ef­fet va être très fa­cile à in­duire.

Est-ce que ce­la pour­rait se sta­bi­li­ser à long terme?

L’idée chez l’en­fant se­rait de cor­ri­ger dé­fi­ni­ti­ve­ment l’ano­ma­lie. Chez l’adulte, nous avons ob­ser­vé qu’en sti­mu­lant l’hé­mi­sphère gauche, on ob­tient une re­la­té­ra­li­sa­tion des pro­ces­sus pho­no­lo­giques. Chez nos su­jets dys­lexiques, ces pro­ces­sus im­por­tants n’étaient pas pré­sents à gauche, mais à droite, et sous une forme anor­male. Avec la sti­mu­la­tion élec­trique et la re­la­té­ra­li­sa­tion, tous les pro­ces­sus de lan­gage se re­trouvent à gauche. Ce qui fa­vo­rise la lec­ture. Ré­sul­tat, après vingt mi­nutes de sti­mu­la­tion, leur lec­ture est beau­coup plus pré­cise. À LIRE

«Le cer­veau et les maux de la pa­role», Anne-lise Gi­raud, Éd. Odile Ja­cob, 224 p.

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