Mes­sa­line, femme scan­da­leuse et as­soif­fée de pou­voir?

En­quête La deuxième épouse de l’em­pe­reur Claude a été ac­cu­sée d’être une nym­pho­mane in­sa­tiable et une im­pla­cable meur­trière. Un his­to­rien tente d’en dresser un por­trait plus équi­li­bré.

Le Matin - - HISTOIRE - Guillaume Hen­choz

Dès que son em­pe­reur de ma­ri s’était en­dor­mi, Mes­sa­line, épouse de Claude, avait pris l’ha­bi­tude de fré­quen­ter un lu­pa­nar où elle se don­nait à tous les hommes qui la payaient. Elle ren­trait en­suite au pa­lais «la vulve raide, fa­ti­guée du mâle mais tou­jours pas re­pue (…) rap­por­ter dans l’al­côve au­guste le re­mugle du bor­del». Le poète Ju­vé­nal dresse ce por­trait au vi­triol de l’im­pé­ra­trice Mes­sa­line dans un texte à l’at­ten­tion de son ami Pos­tu­mus pour le convaincre de ne pas se ma­rier. Au mo­ment où l’au­teur ro­main signe ces quelques lignes au­tour de 115 de notre ère, un peu moins de sep­tante ans se sont écou­lés de­puis l’exé­cu­tion de celle qui fut la deuxième femme de l’em­pe­reur Claude et qui a mar­qué de son em­preinte par­ti­cu­lière l’his­toire ro­maine.

Quelles traces a lais­sé cette im­pé­ra­trice? C’est la ques­tion qui sert de fil rouge au ré­cent ou­vrage qui lui est consa­cré, si­gné par JeanNoël Cas­to­rio. L’his­to­rien nous pro­pose une vé­ri­table en­quête pour s’ap­pro­cher au plus près de ce per­son­nage contro­ver­sé. L’exer­cice est pé­rilleux car les sources, peu nom­breuses, ne sont pas toutes concor­dantes. Plus pro­blé­ma­tique en­core, Mes­sa­line a fait l’ob­jet d’une dam­na­tio me­mo­riae: le Sé­nat ro­main l’a condam­née à l’ou­bli. Ses sta­tues ont été dé­truites et son nom ef­fa­cé des édi­fices pu­blics et des do­cu­ments après son exé­cu­tion. Il est bien dif­fi­cile de dire à quoi res­sem­blait Mes­sa­line. Mais qu’a-t-elle donc fait pour mé­ri­ter un tel sort?

In­té­rêts dy­nas­tiques

«Ou­trance. C’est sans conteste ce terme qu’il convient de choi­sir si l’on dé­sire ré­su­mer en un mot ce que les An­ciens écrivent à propos de Mes­sa­line», af­firme Jean-Noël Cas­to­rio. Les por­traits que nous en livrent Ta­cite, Sué­tone ou en­core Dion Cas­sius sont ceux d’un «monstre en quête per­pé­tuelle de sang et de se­mence», note l’his­to­rien qui fait le rap­pro­che­ment avec les vices que l’on prê­tait aux ty­rans: la cruau­té, la convoi­tise et le dé­sir ef­fré­né.

Ain­si, Mes­sa­line au­rait eu le goût du sang che­villé au corps. Elle exile ou éli­mine di­rec­te­ment les femmes qui sus­citent sa ja­lou­sie, comme Ju­lia Li­via, la soeur de l’em­pe­reur Ca­li­gu­la, qui se­ra exé­cu­tée. As­sas­si­nés éga­le­ment les hommes qui au­raient re­pous­sé ses avances comme Mar­cus Vi­ni­cius, le ma­ri de la vic­time pré­cé­dente. Mes­sa­line fait aus­si le mé­nage dans l’en­tou­rage proche de l’em­pe­reur. Elle pro­tège les in­té­rêts dy­nas­tiques de Bri­tan­ni­cus, le fils qu’elle a eu avec Claude. Les règles de suc­ces­sion du prin­ci­pat, un ré­gime de créa­tion ré­cente, n’étant pas en­core fixées, de nom­breux membres proches ou éloi­gnés de la fa­mille im­pé­riale passent l’arme à gauche.

Eli­mi­na­tions pas­sion­nelles, éli­mi­na­tions po­li­tiques: ce sombre ta­bleau pour­rait suf­fire. Mais ce ne sont pas là ses seules vic­times. Se­lon l’his­to­rien ro­main Ta­cite, De­ci­mus Va­le­rius Asia­ti­cus au­rait été sup­pri­mé sim­ple­ment parce que l’im­pé­ra­trice lor­gnait sur ses jar­dins qui do­mi­naient Rome de la col­line du Pin­cio. Pour s’em­pa­rer des biens d’au­trui, Mes­sa­line était prête à tout, af­firment les an­ciens.

C’est ce­pen­dant la ca­tin qui frappe avant tout ses chro­ni­queurs. Celle que Ju­vé­nal ap­pelle la Me­re­trix Au­gus­ta, la Pu­tain Im­pé­riale, est dé­crite comme une dé­vo­reuse d’hommes. Ses amants sont ses vic­times: «Faire l’amour ou mou­rir: voi­là, laissent en­tendre nos sources, le choix re­dou­table que Mes­sa­line pro­pose aux hommes qu’elle convoite», écrit JeanNoël Cas­to­rio. Pline l’An­cien, contem­po­rain de Claude et de Mes­sa­line, livre même dans son «His­toire na­tu­relle» une anec­dote qui ren­voie à son in­sa­tia­bi­li­té sexuelle: «Mes­sa­line, es­ti­mant cette palme digne d’une im­pé­ra­trice, choi­sit pour com­pé­ti­trice une es­clave pros­ti­tuée des plus re­nom­mées, et la vain­quit en fai­sant l’amour, dans l’es­pace d’une nuit et d’un jour, vingt-cinq fois.»

Nais­sance d’une lé­gende noire

In­ca­pable de maî­tri­ser ses pul­sions, Mes­sa­line ira tou­te­fois trop loin. Dans des cir­cons­tances peu claires, elle ré­pu­die Claude et épouse, en 48, Caius Si­lius, un sé­na­teur qui vient d’être nom­mé consul. Cette fois, c’en est trop. L’em­pe­reur et ses proches, crai­gnant un coup d’Etat, exé­cutent le consul et Mes­sa­line.

Grâce aux his­to­riens de l’em­pire que sont Ta­cite et Dion Cas­sius, on peut donc dresser un por­trait de Mes­sa­line qui va nour­rir sa lé­gende noire. Mais ces chro­ni­queurs ne sont pas les contem­po­rains des évé­ne­ments qu’ils re­latent. Les textes qui se ré­fèrent à la pé­riode clau­dienne sont en fait plus nuan­cés. «Oc­ta­vie» est une tra­gé­die ano­nyme qui ra­conte les der­niers jours de la fille de Mes­sa­line. Epouse de Né­ron, l’em­pe­reur qui suc­cède à Claude, elle est exi­lée puis condam­née à s’ou­vrir les veines sur ordre de son époux. La pièce se montre me­su­rée à l’égard de Mes­sa­line qui est plu­tôt consi­dé­rée comme une vic­time. Il en va de même dans «L’apo­co­lo­quin­tose», une oeuvre sa­ti­rique at­tri­buée à Sé­nèque qui ra­conte la trans­for­ma­tion après sa mort de Claude en ci­trouille. Ré­di­gé en 54 ou en 55, juste après le dé­cès de l’em­pe­reur, le texte présente plu­tôt l’im­pé­ra­trice comme une femme qui fait les frais des tares de son ma­ri.

A par­tir de ces maigres écrits, plu­sieurs por­traits de Mes­sa­line émergent sous la plume des his­to­riens. Cer­tains prennent pour ar­gent comp­tant les au­teurs an­tiques et voient en elle une nym­pho­mane, ou au contraire une femme éman­ci­pée avant l’heure. D’autres, plus cir­cons­pects, consi­dèrent qu’il y a du vrai dans les sources an­tiques mais en par­tie seule­ment. Il faut donc s’em­ployer à lire entre les lignes et s’in­té­res­ser aux mo­ti­va­tions de Mes­sa­line. Elle de­vient alors un ani­mal po­li­tique usant de son corps afin de pré­ser­ver ses in­té­rêts et ceux de ses proches. Mais il y a aus­si ceux qui re­jettent les sources et les consi­dèrent comme étant com­plè­te­ment ou­tran­cières. Mes­sa­line ne se­rait dans ce cas qu’une icône, une fi­gure abs­traite re­pré­sen­tant les femmes an­tiques constam­ment pri­vées de voix. Ain­si pour l’his­to­rienne Sandra Jo­shel, Ta­cite, contem­po­rain de l’em­pe­reur Tra­jan, uti­li­se­rait en fait la fi­gure de style du contre­point: il ne dres­se­rait pas le por­trait de Mes­sa­line mais construi­rait le mi­roir né­ga­tif de la femme de Tra­jan, Plo­tine.

Pas­sion­nante énigme! Il est en ef­fet dif­fi­cile de voir en Mes­sa­line autre chose qu’un ob­jet his­to­rio­gra­phique, une fi­gure sur la­quelle se pro­jettent les fan­tasmes et les convic­tions des his­to­riens, conclut Jean-Noël Cas­to­rio: «Si les An­ciens ne nous ap­prennent rien d’as­su­ré quant à Mes­sa­line, cette fi­gure à ja­mais in­sai­sis­sable, les sté­réo­types qu’ils lui as­so­cient nous en disent en re­vanche long sur la so­cié­té ro­maine, sur la place qu’elle ac­cor­dait aux femmes, sur les rap­ports de do­mi­na­tion aux­quels celles-ci étaient in­té­grées.»

USi les An­ciens ne nous ap­prennent rien d’as­su­ré quant à Mes­sa­line, les sté­réo­types qu’ils lui as­so­cient nous en disent long sur la so­cié­té ro­maine Jean-Noël Cas­to­rio, his­to­rien

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