Gare à la po­si­tion du mis­sion­naire!

Ro­manL’écri­vain neu­châ­te­lois Tho­mas San­doz pu­blie «Croix de bois, croix de fer», qui traite de mis­sion­naires. Entre drame fa­mi­lial et bur­lesque, une belle réus­site ro­ma­nesque.

Le Matin - - LIVRES - Mi­chel Au­dé­tat mi­chel.au­de­tat@le­ma­tin­di­manche.ch

Il règne un cli­mat de co­lère di­vine. Les cieux sont en tu­multe. Des ra­fales de pluie ra­geuses battent l’Ober­land ber­nois et l’hô­tel Rotary Spart Re­sort, qui a per­du de sa su­perbe. L’air glacé s’in­filtre, l’élec­tri­ci­té va et vient. C’est un temps d’apo­ca­lypse au sens ima­gé comme au sens ori­gi­nel du terme: un temps de ré­vé­la­tion.

Le nar­ra­teur a une ré­vé­la­tion à faire. Son frère ne res­sem­ble­rait pas à ce­lui dont on s’ap­prête à cé­lé­brer la mé­moire à la fa­veur d’un col­loque consa­cré à «l’im­pé­ra­tif mis­sion­naire». Il s’agit de dé­non­cer une im­pos­ture. Le «Bon Sa­ma­ri­tain» dis­si­mu­le­rait une per­son­na­li­té re­torse, do­mi­na­trice, suf­fi­sante, ob­sé­dée d’elle-même et non des autres. Rien à voir avec le concert de louanges que fait naître, par­mi les chré­tiens réunis sur l’Ober­land, ce frère sol­dat de Dieu à qui un ac­ci­dent de voi­ture a ôté la vie. Mais ils ne perdent rien pour at­tendre. Por­té par des mo­tifs qui se ré­vé­le­ront peu à peu, le nar­ra­teur pré­pare un coup d’éclat.

Ce nou­veau ro­man de Tho­mas San­doz ne res­semble pas tout à fait aux pré­cé­dents: «Même en terre» (2012), «Les temps ébré­chés» (2013) ou «Ma­len­fance» (2014) que cet écri­vain des Mon­tagnes neu­châ­te­loises a pu­bliés à Pa­ris, chez Grasset. «Croix de bois, croix de fer» conserve les mêmes exi­gences sty­lis­tiques, la net­te­té et le po­li de la phrase. Mais il ap­pa­raît plus aé­ré, plus dia­lo- gué, d’une va­rié­té plus at­ten­tive aux ri­di­cules de la co­mé­die so­ciale.

Le ta­bleau des moeurs mis­sion­naires se ré­vèle bur­lesque, par­fois fé­roce. Ce type en san­da­lettes. Cette tren­te­naire vê­tue d’une «che­mise uni­sexe is­sue du com­merce équi­table». Cette as­sem­blée où l’on use à la fois d’un ton bien­veillant et de la ci­ta­tion bi­blique pé­remp­toire… Entre les murs hu­mides du Rotary Spart Re­sort flotte un air de ty­ran­nie sou­riante que le nar­ra­teur avait dé­jà res­pi­ré au sein de sa fa­mille. Dans les an­nées 1960, ses pa­rents avaient vé­cu en Cen­tra­frique pour y sau­ver les âmes de quelques bons sau­vages. Et son frère a re­pris le flam­beau du mis­sion­naire en ex­hi­bant une foi sûre d’elle-même, sans com­pro­mis, qui prô­nait l’ac­tion et mé­pri­sait la théo­lo­gie uni­ver­si­taire. Son pro­tes­tan­tisme de com­bat était en guerre contre tous les tièdes.

Les seins de Béa­trice Dalle

Le nar­ra­teur voyait la chas­te­té de son frère comme «une per­for­mance in­utile». Sur ce ter­rain, il n’a ja­mais été ten­té de ri­va­li­ser avec lui. En té­moignent les cha­pitres qui, al­ter­nant avec ceux qui se dé­roulent à l’hô­tel, com­posent un ro­man de for­ma­tion dans la Suisse des an­nées 1980. Ce ver­sant du livre contient quelques très jo­lies scènes. Le nar­ra­teur ap­par­tient à une bande de potes qui par­tagent le même goût pour les chan­sons de Brons­ki Beat, les vé­lo­mo­teurs Puch, les seins de Béa­trice Dalle et ceux des filles du coin. L’écart avec son frère se creuse.

Les fronts semblent ain­si bien des­si­nés. Mais le sont-ils? Faut-il te­nir pour ri­di­cule la bonne vo­lon­té que les pa­rents ont ma­ni­fes­té en Afrique? Pour­quoi le nar­ra­teur tient-il tant à faire en­tendre sa vé­ri­té? Est-il ver­tueux son dé­sir de dé­non­cer les fausses ver­tus d’un frère qui au­rait dra­pé sa bas­sesse dans la ban­nière du Bien? Les évi­dences se troublent. A me­sure qu’on avance dans le ro­man, on per­çoit les failles in­times de ce jus­ti­cier qui se dé­crit comme «un ag­nos­tique pé­tri de va­leurs pro­tes­tantes. La culpa­bi­li­té et le sens du de­voir, sans l’es­pé­rance ni

Ula jus­ti­fi­ca­tion.» L’am­bi­guï­té a toute sa place dans «Croix de bois, croix de fer». Fluide et lim­pide, le ro­man n’est pas pour au­tant d’une sim­pli­ci­té bi­blique.

Le «Bon Sa­ma­ri­tain» dis­si­mu­le­rait une per­son­na­li­té re­torse, do­mi­na­trice…

Sé­bas­tien Anex

Tho­mas San­doz: né en 1967 près de La Chaux-de-Fonds, il s’af­firme comme un grand ro­man­cier.

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