Vic­time ne s’ac­corde pas qu’au fé­mi­nin

De­main, Genève se pen­che­ra sur les vio­lences sexuelles contre les hommes lors de conflits. Un ta­bou for­te­ment sous-es­ti­mé.

Le Matin - - ACTU - fa­bien.feiss­li@le­ma­tin.ch @Fa­bienFeiss­li

Des hommes vio­lés par leurs en­ne­mis du­rant une

guerre? Im­pos­sible, crie­ront cer­tains. À leurs yeux, un mâle digne de ce nom se doit d’être fort et de sa­voir se dé­fendre. Si lui-même est vic­time de vio­lences sexuelles, comment diable pour­rait-il pro­té­ger les siens? Que ce­la nous plaise ou non, le pro­blème touche tout le monde. Et ce, de­puis tou­jours. Le nier ne fait qu’ac­cen­tuer la cruau­té d’actes de­ve­nus une vé­ri­table stra­té­gie mi­li­taire dans de nom­breux conflits. Vio­ler per­met de mar­quer phy­si­que­ment et psy­cho­lo- gi­que­ment son ad­ver­saire. Sommes-nous tel­le­ment naïfs d’avoir pen­sé que ceux qui com­mettent des atro­ci­tés sur les femmes et les en­fants épar­gne­raient les hommes? Il a fal­lu des dé­cen­nies pour que la souf­france fé­mi­nine par­vienne à nos oreilles. Si ce com­bat, loin d’être ga­gné, doit conti­nuer, il ne doit pas éclip­ser ce­lui des hommes qui com­mence à peine. Au­jourd’hui, de nom­breuses or­ga­ni­sa­tions sont fo­ca­li­sées sur les vic­times fé­mi­nines et ne prennent même pas en consi­dé­ra­tion leurs ho­mo­logues mas­cu­lins. Pour eux, le viol n’est que le dé­but de l’hor­reur. S’ils gardent tout pour eux, la dou­leur les dé­trui­ra de l’in­té­rieur, leur fa­mille avec. Et, quand ils osent ra­con­ter, ils font face aux mo­que­ries et à l’in­cré­du­li­té de leur com­mu­nau­té. La peste ou le cho­lé­ra, en somme. Il est plus que temps de leur prê­ter toute notre at­ten­tion. Parce que le terme de «vic­time» ne s’ac­corde pas. Mal­heu­reu­se­ment, il en­globe homme et femme sans dis­cri­mi­na­tion.

«Vio­lences sexuelles en­vers les hommes et les gar­çons: bri­ser le si­lence». Le titre de la confé­rence se dé­rou­lant de­main soir au centre Hu­ma­ni­ta­rium de la CroixRouge à Genève est des plus ex­pli­cite. Or­ga­ni­sa­trice de l’évé­ne­ment, l’an­thro­po­logue amé­ri­ca­no­ge­ne­voise Meg Da­vis co­or­donne les cours sur les vio­lences sexuelles dans le cadre des conflits et des si­tua­tions d’ur­gence au sein du Centre pour l’édu­ca­tion et la re­cherche hu­ma­ni­taire (CERAH).

On parle très peu des vio­lences sexuelles contre les hommes. Est-ce que ce sont des cas très rares?

Je pense que c’est bien plus com­mun que ce que l’on ima­gine. Tout comme les femmes et les trans­sexuels, les hommes sont vic­times de vio­lences sexuelles. Mais, à cause de la stig­ma­ti­sa­tion, il est très dif­fi­cile pour eux d’en par­ler. C’est quelque chose qui existe par­tout et de­puis tou­jours, mais mal­heu­reu­se­ment nous n’y avons pas prê­té as­sez d’at­ten­tion jus­qu’à main­te­nant.

Et en Eu­rope? No­tam­ment du­rant les deux guerres mon­diales?

C’est une très bonne ques­tion, mais il est im­pos­si- ble pour moi d’y ré­pondre car nous avons très peu d’in­for­ma­tions sur cette pé­riode, même con­cer­nant les vio­lences sexuelles en­vers les femmes. De ma­nière gé­né­rale, il est dif­fi­cile d’avoir des chiffres sur cette thé­ma­tique. Il n’y a ja­mais eu d’études glo­bales con­cer­nant les hommes. Les cas les con­cer­nant sont très peu re­por­tés.

Pour­quoi le su­jet est-il si ta­bou?

Il y a une in­fluence très im­por­tante des rôles de genre et de notre con­cep­tion de la mas­cu­li­ni­té. Il est dif­fi­cile pour les hommes de re­con­naître qu’ils peuvent aus­si être des vic­times. En­suite, il y a sou­vent une confu­sion entre un viol entre per­sonnes de même sexe et l’ho­mo­sexua­li­té, alors que ce­la n’a au­cun rap­port l’un avec l’autre.

Pou­vez-vous nous en dire plus sur la na­ture des actes com­mis?

Les vic­times ra­content des viols avec des ob­jets ou com­mis par des sol­dats. Nous avons aus­si connais­sance de cas de tor­tures sexuelles ou même de rap­ports for­cés avec des ani­maux. L’être hu­main est mal­heu­reu­se­ment très in­ven­tif quand il s’agit de faire du mal à ses congé­nères.

Dans beau­coup de pays, no­tam­ment en Afrique, l’ho­mo­sexua­li­té est per­çue comme un in­ter­dit. Est-ce que ce­la ne pose pas un pro­blème aux vio­leurs?

Il ne faut pas pen­ser à ces actes en termes de dé­sir sexuel mais plu­tôt d’abus de pou­voir. Il y a une vo­lon­té de do­mi­ner ses en­ne­mis, de les bles­ser phy­si­que­ment et psy­cho­lo­gi­que­ment. Comme contre les femmes, le viol est éga­le­ment uti­li­sé comme une tac­tique mi­li­taire per­met­tant de tor­tu­rer, de sa­per le mo­ral de l’en­ne­mi et par­fois de re­cru­ter de jeunes gar­çons en les for­çant à com­mettre de tels actes.

L’aide hu­ma­ni­taire dans ce do­maine est-elle suf­fi­sante?

Non, clai­re­ment pas. Il n’y a que de très rares pro­grammes qui s’in­té­ressent aux hommes et aux gar­çons. La plu­part des or­ga­ni­sa­tions de sou­tien aux vic­times sont fo­ca­li­sées sur les femmes. Au­jourd’hui, je re­marque qu’il y a de plus en plus de per­sonnes qui s’in­té­ressent à cette thé­ma­tique, et c’est un pre­mier point po­si­tif. Mais nous man­quons en­core beau­coup de res­sources et de sou­tien.

Quelles sont les consé­quences sur la vie des vic­times?

Il peut y avoir un impact très fort sur leur fa­mille ou leur com­mu­nau­té. Par­fois, les hommes qui ont su­bi des vio­lences sexuelles de­viennent eux-mêmes agres­seurs. Dans d’autres cas, si la vic­time ne parle pas de ce qu’elle a vé­cu avec sa par­te­naire, la fa­mille peut al­ler jus­qu’à se bri­ser. La femme risque de ne pas com­prendre pour­quoi il est dé­pri­mé, pour­quoi il n’a plus de dé­sir sexuel pour elle et pour­quoi il ne peut plus tra­vailler.

Et s’il en parle? Quelles sont les ré­ac­tions?

Sou­vent, ceux qui ra­content ce qui leur est ar­ri­vé le vivent très mal. Ils doivent faire face à des mo­que­ries et à un manque de res­pect qui peuvent ame­ner un se­cond trau­ma­tisme. L’homme risque éga­le­ment d’être ex­clu de sa com­mu­nau­té. La plu­part du temps, les membres de son en­tou­rage ne croient pas ce qu’il ra­conte et ne com­prennent pas qu’un homme puisse être une vic­time. Pire en­core, dans cer­tains pays comme l’Ou­gan­da, l’ho­mo­sexua­li­té est un crime. Quand un homme va dé­non­cer le viol qu’il a su­bi, il risque d’être lui-même em­pri­son­né pour ce mo­tif.

Que faut-il faire pour amé­lio­rer la si­tua­tion?

L’une des so­lu­tions est de tra­vailler avec toutes les com­mu­nau­tés pour les in­ci­ter à par­ler en­semble du phé­no­mène. Il est très im­por­tant de pou­voir échan­ger très li­bre­ment à ce su­jet. Il faut éga­le­ment en­cou­ra­ger les sur­vi­vants à ra­con­ter leur ex­pé­rience et à faire part de leurs be­soins. Ce n’est qu’à ce mo­ment-là qu’un vé­ri­table chan­ge­ment pour­ra sur­ve­nir et que nous pour­rons réel­le­ment com­men­cer à pré­ve­nir ce pro­blème.

Moore/AFP Phil

comme Le viol est sou­vent uti­li­sé (ici en une tac­tique dans les conflits du Con­go). Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique

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