UNE CONDAM­NA­TION IN­ÉDITE EN SUISSE

MÈRE «EXCISEUSE» La So­ma­lienne qui avait fait mu­ti­ler ses filles avant de quit­ter l’Afrique écope de 8 mois de pri­son avec sur­sis. Un ver­dict neu­châ­te­lois qui fe­ra date.

Le Matin - - SUISSE - TEXTE BEN­JA­MIN PILLARD ben­ja­min.pillard@le­ma­tin.ch PHO­TO JEAN-GUY PY­THON

Ce ju­ge­ment met­tra une pres­sion énorme sur les femmes, et don­ne­ra un pou­voir aux hommes» Me Béa­trice Hae­ny, avo­cate de la dé­fense

«Le tri­bu­nal n’a pas la pré­somp­tion de pen­ser que ce ju­ge­ment va fon­da­men­ta­le­ment chan­ger la si­tua­tion. Mais j’ose es­pé­rer que ce se­ra une pierre à l’édi­fice pour éra­di­quer la souffrance en­du­rée par des mil­lions de fillettes.» La dé­ci­sion ren­due hier à Bou­dry (NE) par la pré­si­dente Na­tha­lie Ko­che­rhans est une pre­mière na­tio­nale de­puis 2012. Date de l’en­trée en vi­gueur de la norme ju­ri­dique per­met­tant de sanc­tion­ner l’ex­ci­sion. La juge unique a pro­non­cé une peine de 8 mois de pri­son avec sur­sis à l’en­contre de Ha­fi­da*, une So­ma­lienne au­jourd’hui âgée de 31 ans (elle-même mu­ti­lée, comme 98% des femmes de ce pays) qui a fait ex­ci­ser ses deux filles à Mo­ga­dis­cio.

«Mo­ti­va­tions troubles» du ma­ri

«Qui­conque se trouve en Suisse et n’est pas ex­tra­dé et com­met la mu­ti­la­tion à l’étran­ger est pu­nis­sable», dit l’ar­ticle 124 du Code pé­nal. Seule­ment voi­là: la tren­te­naire n’est pas par­tie de sa pa­trie d’adop­tion pour al­ler faire ex­ci­ser ses fillettes en Afrique. Les faits sont sur­ve­nus cou­rant 2013, soit deux ans avant que cette mère illet­trée (et ses quatre en­fants) ne re­joigne son fu­tur ex-ma­ri – ré­fu­gié de­puis fin 2008 en terre neu­châ­te­loise – dans le cadre d’un re­grou­pe­ment fa­mi­lial. Le­quel avait dé­non­cé ma­dame à la jus­tice, peu après son ar­ri­vée au Centre pour re­qué­rants de Per­reux (lire notre édi­tion de mar­di).

«Les mo­ti­va­tions du dé­non­cia­teur sont troubles: on peine à croire qu’il n’avait sou­ci que pour ses en­fants», re­con­naît la juge Ko­che­rhans. Tout en ex­pli­quant que l’opi­nion de ce conjoint violent (condam­né l’an der­nier pour mise en dan­ger de la vie suite à une ten­ta­tive d’étran­gle­ment) sur le bien­fon­dé de la pra­tique de l’ex­ci­sion ne jouait pas de rôle sur la réa­li­sa­tion de l’in­frac­tion, dès lors que ce sont les femmes qui le dé­cident. Tou­jours est-il qu’un tel ver­dict, s’il ve­nait à être confir­mé dans un pos­sible pro­cès en ap­pel, crée­ra un pré­cé­dent. Ses ef­fets col­la­té­raux in­ter­rogent. «J’y vois un grave pro­blème, réa­git l’avo­cate de Ha­fi­da, Me Béa­trice Hae­ny. Les vio­lences conju­gales sont très fré­quentes dans les re­grou­pe­ments fa­mi­liaux is­sus de ces com­mu­nau­tés. Un tel ju­ge­ment met­tra une pres­sion énorme sur les femmes et don­ne­ra un pou­voir aux hommes. Si elles ne font pas ce qu’ils veulent, ils les dé­non­ce­ront pé­na­le­ment pour avoir fait ex­ci­ser leurs filles.»

Elle re­vient sur ses aveux

La tren­te­naire a en tout cas ten­té le tout pour le tout pour s’évi­ter une condam­na­tion pé­nale, qui pour­rait théo­ri­que­ment en­traî­ner son ren­voi vers la So­ma­lie, et ce avec ses en­fants, dont elle a la garde de­puis sa sé­pa­ra­tion d’avec leur père, in­ter­ve­nue après onze mois de vie com­mune en Suisse. Elle a no­tam­ment af­fir­mé que c’était sa propre mère qui avait fait mu­ti­ler les fillettes pen­dant que Ha­fi­da ven­dait des lé­gumes au mar­ché de Mo­ga­dis­cio. Alors qu’au mo­ment

de ses aveux, lors de son au­di­tion par la po­lice neu­châ­te­loise, elle avait jus­ti­fié ses actes par le fait que, dans son pays d’ori­gine, les femmes non ex­ci­sées ne sont ja­mais ma­riées car consi­dé­rées comme des pros­ti­tuées.

«Si les deux filles de l’ac­cu­sée ont elles-mêmes des filles, je ne met­trais pas ma main au feu que ces en­fants ne se­raient pas el­les­mêmes ex­ci­sées», a conclu avec hu­mi­li­té la pré­si­dente Ko­che­rhans.

* Pré­nom d’em­prunt

La tren­te­naire (pré­cé­dée de son avo­cate) n’a pas convain­cu le Tri­bu­nal de Bou­dry (NE) en af­fir­mant que c’était sa mère qui avait fait ex­ci­ser les filles, à son in­su.

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