Comment le mar­ché de l’em­ploi a mué

L’in­dus­trie suisse a per­du un quart de ses em­ployés, tan­dis que le sec­teur pu­blic a pra­ti­que­ment dou­blé de taille. Sous pres­sion, la fi­nance et le com­merce de dé­tail ont per­du des plumes, tan­dis que d’autres mé­tiers se sont dé­ve­lop­pés dans les ser­vices

Le Temps - - Economie & Finance - MA­THILDE FA­RINE @Ma­thil­deFa­rine COL­LA­BO­RA­TION: MA­RIE PARVEX

En un quart de siècle, l’éco­no­mie suisse a créé 400000 em­plois, at­tei­gnant un to­tal de 3,84 mil­lions dans l’en­semble du pays. Une hausse re­la­ti­ve­ment mo­deste – 11%, la po­pu­la­tion a, elle, aug­men­té de 23% entre dé­but 1991 et dé­but 2016 – qui dis­si­mule de vé­ri­tables bou­le­ver­se­ments dans le mar­ché du tra­vail. C’est ce qu’a mon­tré notre plon­gée dans les don­nées de l’Of­fice fé­dé­ral de la sta­tis­tique, entre dé­but 1991 et mi-2016. Entre la chute de l’in­dus­trie et la mon­tée du sec­teur pu­blic, ex­pli­ca­tions des trans­for­ma­tions.

L’in­dus­trie perd du ter­rain…

La chute de l’em­ploi in­dus­triel est le dé­ve­lop­pe­ment le plus at­ten­du et conforme à l’évo­lu­tion des pays dé­ve­lop­pés. D’un peu plus de 800000 em­plois en 1991, il a per­du près d’un quart de ses postes, avec un to­tal de 622029 em­plois à mi-2016.

Pour­tant, tous les sous-sec­teurs ne souffrent pas. «Cer­tains, comme l’hor­lo­ge­rie, ont en­re­gis­tré une crois­sance conti­nue, liée à la mon­tée en puis­sance des consom­ma­teurs chi­nois, avant de su­bir un coup d’ar­rêt», sou­ligne Gio­van­ni Fer­ro-Luz­zi, pro­fes­seur et spé­cia­liste du mar­ché du tra­vail à l’Uni­ver­si­té de Ge­nève et à la Haute Ecole de ges­tion. En re­vanche, pour­suit-il, l’in­dus­trie «plus tra­di­tion­nelle souffre da­van­tage de la concur­rence étran­gère et de la mon­dia­li­sa­tion, comme celle du tex­tile». En­fin, les mar­chés de niche, comme la phar­ma ou l’in­dus­trie de pointe, «s’en sortent bien, ce qui montre la force de ce sec­teur, mal­gré la concur­rence in­ter­na­tio­nale».

Reste l’im­pact du franc fort, re­la­ti­ve­ment peu vi­sible. «Il de­vrait se voir da­van­tage de­puis le dé­but 2015», es­time de son cô­té Mi­chael Sie­gen­tha­ler, ex­pert du mar­ché du tra­vail au KOF, centre de re­cherche éco­no­mique de l’EPFZ.

… tan­dis que le sec­teur pu­blic ex­plose

Si l’in­dus­trie a dé­grin­go­lé, le sec­teur pu­blic a, lui, lit­té­ra­le­ment en­flé. Le do­maine, qui in­clut la san­té, le so­cial, l’en­sei­gne­ment et la culture, est de­ve­nu la pre­mière ca­té­go­rie d’em­plois des Suisses, avec 738402 d’entre eux qui y of­fi­cient. L’OFS ne fait pas la dis­tinc­tion entre l’ori­gine pu­blique ou pri­vée des em­plois, mais le sec­teur pu­blic ayant pris une part tou­jours plus im­por­tante dans le PIB et la crois­sance ces der­nières an­nées, il est pro­bable qu’il consti­tue aus­si une grande part de ces em­plois.

Il a cru avec le vieillis­se­ment de la po­pu­la­tion, qui im­plique un dé­ve­lop­pe­ment des in­fra­struc­tures dans la san­té. De son cô­té, Mi­chael Sie­gen­tha­ler com­plète: «Il y a certes le vieillis­se­ment de la po­pu­la­tion, mais aus­si le fait qu’on est tou­jours plus exi­geant sur la qua­li­té des soins, les ser­vices d’en­ca­dre­ment pour les en­fants, etc. On ne tran­sige pas avec le bien-être, d’où un gon­fle­ment de ce do­maine», ex­plique-t-il. A no­ter que l’ad­mi­nis­tra­tion pu­blique a éga­le­ment vu le nombre de ses em­ployés aug­men­ter.

Vic­time de l’écla­te­ment de la bulle im­mo­bi­lière des an­nées 1990, ce sec­teur, y com­pris la construc­tion, s’est d’abord ra­ta­ti­né, en per­dant un quart de ses em­plois. Avant de se res­sai­sir au dé­but des an­nées 2000 avec un re­tour de la crois­sance. Ces der­nières an­nées, l’im­mi­gra­tion, la crois­sance, les taux bas ont conduit à une hausse par­fois in­quié­tante des prix de l’im­mo­bi­lier. Le mar­ché du tra­vail dans ce sec­teur n’est tou­te­fois pas re­ve­nu à son ni­veau d’il y a 25 ans: il comp­tait un peu moins de 400000 em­plois en 1991, il en dé­nombre mi-2016 un peu plus de 350000.

En fi­nance aus­si, les chiffres peuvent être trom­peurs: au cours deux der­nières dé­cen­nies, le nombre d’em­plois a aug­men­té, pas­sant de 188574 à 212664 em­ployés. Mais il ne faut pas s’ima­gi­ner une hausse stable et conti­nue: «Dans ce do­maine, tout va très vite, les em­plois se créent et se dé­truisent ra­pi­de­ment», sou­ligne Gio­van­ni Fer­ro-Luz­zi. Et la suite n’au­gure pas une pour­suite de l’ex­pan­sion: «Avec la mise à mal du se­cret ban­caire, les taux d’in­té­rêt bas, la dif­fi­cul­té de main­te­nir les marges, la fi­nance risque plu­tôt de cou­per dans ses ef­fec­tifs.» Et c’est sans comp­ter sur l’ar­ri­vée de nou­veaux ac­teurs, les fin­techs, qui brisent les codes du do­maine.

Les ser­vices s’im­posent

C’est le do­maine des ser­vices qui a le plus gran­di au cours des deux der­nières dé­cen­nies. «Nor­mal, se­lon Gio­van­ni Fer­ro-Luz­zi, comme dans tous les pays, les ser­vices se sont dé­ve­lop­pés après l’in­dus­tria­li­sa­tion.» Ce­la re­pré­sente, en moyenne, en Eu­rope et aux EtatsU­nis, les trois quarts de la va­leur ajou­tée pro­duite dans les pays. Même si la Suisse a gar­dé une in­dus­trie in­ha­bi­tuel­le­ment so­lide par rap­port à cette ca­té­go­rie de pays, elle n’a pas échap­pé à l’ex­pan­sion des ser­vices. Si l’on prend uni­que­ment les ac­ti­vi­tés scien­ti­fiques et tech­niques, le nombre d’em­plois passe d’un peu moins de 200000 à 328409. Des chiffres qua­si iden­tiques dans l’ad­mi­nis­tra­tif.

A l’in­verse, le com­merce de dé­tail est à la peine. C’est l’un des do­maines les plus tou­chés par le dé­ve­lop­pe­ment d’In­ter­net. Le com­merce de dé­tail souffre de la concur­rence des sites de vente en ligne, ba­sés en Suisse ou à l’étran­ger, qui pro­posent des prix plus abor­dables et des li­vrai­sons ra­pides. Et la ten­dance risque de conti­nuer.

Et la suite?

L’au­to­ma­ti­sa­tion et les ro­bots, vont-ils en­core trans­for­mer le mar­ché de l’em­ploi? Gio­van­ni Fer­ro-Luz­zi l’ima­gine mais ne croit pas à une dis­pa­ri­tion du tra­vail hu­main, rem­pla­cé par des ro­bots: «Il y au­ra des consé­quences, mais si des em­plois sont dé­truits par le pro­grès tech­nique, d’autres sont créés.» Mi­chael Sie­gen­tha­ler abonde: «On parle main­te­nant de ré­vo­lu­tion 4.0, mais, sous la pres­sion du franc fort, la ro­bo­ti­sa­tion est en marche dans l’in­dus­trie suisse de­puis des an­nées, ce n’est pas une nou­velle ten­dance.»

(JUS­TIN HESSION/KEYSTONE)

Entre 1991 et 2016, un quart des postes in­dus­triels ont dis­pa­ru. Les mar­chés de niche, comme la phar­ma ou l’in­dus­trie de pointe, sont les sec­teurs in­dus­triels qui s’en sont le mieux sor­tis sur le plan de l’em­ploi.

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