LE ÉNIÈME RE­TOUR DES STONES

Le Temps - - Le Temps Week-End - PAR STÉ­PHANE GOBBO t @Ste­phGob­bo

Mick Jag­ger, Keith Ri­chards, Char­lie Watts et Ron­nie Wood se­ront la se­maine pro­chaine à Zu­rich dans le cadre du No Fil­ter Tour, qui ne vi­site que 12 villes eu­ro­péennes.

Mick Jag­ger, Keith Ri­chards, Char­lie Watts et Ron­nie Wood sont de re­tour à Zu­rich à l’enseigne du No Fil­ter Tour, qui vi­site 12 villes eu­ro­péennes. Un concert qui pour­rait bien mar­quer leur der­nière ap­pa­ri­tion scé­nique en Suisse

◗ Les Rol­ling Stones sont de re­tour au Let­zi­grund de Zu­rich, trois ans après leur der­nière ve­nue dans ce stade qui les avait dé­jà ac­cueillis en 2003, tan­dis qu'en 2006 ils s'étaient pro­duits sur l'aé­ro­drome mi­li­taire de Dü­ben­dorf… Soit cinq ans avant un concert lau­san­nois qui reste la seule per­for­mance ro­mande pu­blique de leur pro­li­fique car­rière scé­nique. Mais pour­quoi, en 2017, soit cin­quante-cinq ans après leur for­ma­tion, fau­drait-il en­core al­ler voir The Rol­ling Stones? Ten­ta­tive de ré­ponse, en cinq points.

1. POUR LE MYTHE

Faut-il rap­pe­ler à quel point les Stones ont mar­qué l'his­toire du rock? Oui, car rap­pe­ler une évi­dence n'est ja­mais inutile à l'heure où on peut lire – sur la Toile – tout et n'im­porte quoi. Lors­qu'ils se re­trouvent sur un quai de gare du Kent le 17 oc­tobre 1961, Mick Jag­ger et Keith Ri­chards ne sont que deux ca­ma­rades de classe qui s'étaient per­dus de vue, mais par­tagent une même pas­sion dé­vo­rante pour le rock'n'roll et le blues amé­ri­cains – Chuck Ber­ry et Mud­dy Wa­ters sont leurs idoles. Lors­qu'on a 18 ans, les af­fi­ni­tés élec­tives, c'est sou­vent une af­faire de goûts mu­si­caux.

Les deux An­glais dé­cident aus­si­tôt de faire équipe et sé­vissent alors au sein du Blues In­cor­po­ra­ted, tan­dis que de son cô­té un cer­tain Brian Jones forme à Londres avec le pia­niste Ian Ste­wart les Rol­lin' Stones, dont le nom est em­prun­té à une chan­son de… Mud­dy Wa­ters. Bien­tôt re­joint par Jag­ger et Ri­chards, le groupe voit dé­fi­ler les mu­si­ciens avant de prendre vé­ri­ta­ble­ment corps suite à l'ar­ri­vée du bat­teur Char­lie Watts et du bas­siste Bill Wy­man. La lé­gende est en marche: Rol­lin' de­vient Rol­ling, et les Stones partent à la conquête du monde. En avril 1964, alors que les Beatles mettent la der­nière main à leur troi­sième al­bum, A Hard Day’s Night, The Rol­ling Stones marque la nais­sance dis­co­gra­phique du groupe épo­nyme. Ce pre­mier al­bum est es­sen­tiel­le­ment com­po­sé de re­prises (Chuck Ber­ry, Bob­by Troup, Willie Dixon, Jim­my Reed) et cé­lèbre l'es­prit du del­ta. Deux ans plus tard,

Af­ter­math se­ra le pre­mier en­re­gis­tre­ment uni­que­ment com­po­sé de mor­ceaux ori­gi­naux, le pre­mier clas­sique aus­si.

Les Stones sur­vi­vront au gé­nial Brian Jones, tra­gi­que­ment dé­cé­dé en 1969, en­re­gis­tre­ront en une di­zaine d'an­nées – de 1968 à 1978 – une poi­gnée de chefs-d'oeuvre in­con­tes­tables (Beg­gars Ban­quet, Let It Bleed, Sti­cky Fin­gers, Exile on Main St., Some Girls), tra­ver­se­ront les dé­cen­nies en fai­sant constam­ment men­tir ceux qui les pen­saient en­ter­rés et de­vien­dront «le» groupe rock par ex­cel­lence. Rock au sens large puis­qu'ils ne se dé­par­ti­ront ja­mais de leur amour du rhythm and blues, qu'ils furent les pre­miers Blancs à vé­ri­ta­ble­ment ap­pri­voi­ser.

2. POUR LES GLIMMER TWINS

Dans son au­to­bio­gra­phique Life (Ed. Ro­bert Laf­font, 2010), dont le sous-titre pour­rait ai­sé­ment être «sexe, drogue et rock'n'roll», Keith Ri­chards parle for­cé­ment beau­coup de Mick Jag­ger. De l'ad­mi­ra­tion qu'il avait pour lui dès l'ado­les­cence, puis de l'ami­tié pos­ses­sive du chan­teur, de son at­ti­tude de di­va et en­fin de leurs nom­breux désac­cords. Jag­ger et Ri­chards sont à eux seuls les Stones, comme Len­non et McCart­ney étaient les Beatles. Sur­nom­més les Glimmer Twins, que l'on pour­rait tra­duire par «ju­meaux scin­tillants», ils forment le «couple» le plus cé­lèbre de l'his­toire du rock. Ils ont tout connu, de l'en­tente la plus fu­sion­nelle aux ja­lou­sies les plus pa­thé­tiques, mais ne sont rien l'un sans l'autre – écou­ter, pour s'en rendre compte, les mé­diocres al­bums en so­lo de Jag­ger.

3. POUR LEUR FLAMBOYANCE SCÉ­NIQUE

Le 15 août 1965, la «Beat­le­ma­nia» est telle qu'à New York les «Fab Four» joue non pas dans une salle, mais dans un stade, le Shea Sta­dium. Il s'agit là du pre­mier concert de l'his­toire dans une en­ceinte spor­tive. Les Stones, eux, de­vien­dront vé­ri­ta­ble­ment un groupe de stade dans les an­nées 1980, au mo­ment où pa­ra­doxa­le­ment leurs al­bums de­vien­dront moins bons. A l'heure ac­tuelle, ils res­tent, avec U2, Cold­play et le «Boss» Spring­steen, les seuls ar­tistes pop-rock ca­pables de vé­ri­ta­ble­ment sa­voir comment in­ves­tir des stades. Sou­vent gal­vau­dée, l'ap­pel­la­tion de «bêtes de scène» leur sied par­fai­te­ment. Là où un John­ny Hal­ly­day est de­puis de nom­breuses an­nées qua­si­ment in­ca­pable de chan­ter un mor­ceau de bout en bout et s'es­souffle dès qu'il tape du pied, Mick Jag­ger se dé­hanche tou­jours tel un pu­ceau sous acide, tan­dis que Keith Ri­chards – de­ve­nu le hé­ros d'une nou­velle gé­né­ra­tion pour avoir ins­pi­ré le per­son­nage de Jack Spar­row – sait par­fai­te­ment prendre la pose en mou­li­nant sa six cordes tel un pi­rate. En 2008, Mar­tin Scor­sese a été le pre­mier, avec le concert fil­mé

Shine a Light, à avoir su cap­tu­rer l'es­prit live du gang. 4. POUR LEUR DER­NIER AL­BUM En dé­cembre der­nier, Blue & Lo­ne­some bri­sait onze ans de si­lence dis­co­gra­phique. Et par­mi les neuf al­bums en­re­gis­trés par les Stones de­puis 1980, il s'agit d'un des meilleurs. Plu­tôt que de ten­ter de se ré­in­ven­ter, les An­glais ont comme à leurs dé­buts choi­si de rendre hom­mage au blues qui les ins­pire tant, de re­prendre des mor­ceaux de Willie Dixon, Bud­dy John­son, How­lin' Wolf ou en­core Lit­tle Wa­ter. Le ré­sul­tat est brut, âpre et sau­vage et rap­pelle que dans la dis­co­gra­phie des Stones fi­gurent de grands al­bums de blues, comme ce Beg­gars

Ban­quet qui amène à pen­ser que, dans une autre vie, Jag­ger et Ri­chards ont dû vivre sur les rives du Mis­sis­sip­pi.

5. POUR LEUR SYMPATHIE POUR LE DIABLE

Dès 1962, les Stones ont été fa­çon­nés comme des an­ti-Beatles. Là où les quatre de Li­ver­pool étaient sages, propres et mé­lo­diques, les Lon­do­niens étaient anar­chistes, sa­laces et sau­vages. Si au­jourd'hui ils réunissent à leurs concerts plu­sieurs gé­né­ra­tions de spec­ta­teurs, ils cli­vaient dans les an­nées 1960 pa­rents et en­fants, les se­conds vé­né­rant leur an­ti­con­for­misme et leur in­vi­ta­tion à la dé­bauche tan­dis que les pre­miers les per­ce­vaient comme des dan­gers pu­blics prêts à tout pour cor­rompre la jeu­nesse.

En 1968, les Stones s'amu­se­ront de cette image en en­re­gis­trant Sym­pa­thy for the De­vil du­rant une ses­sion stu­dio im­mor­ta­li­sée par JeanLuc Go­dard pour le film One Plus

One. Avec sa ryth­mique in­can­des­cente et ses «woo woo hou» ex­ta­tiques, le titre de­vient ins­tan­ta­né­ment un stan­dard, et cette an­née en­core c'est lui qui ouvre les concerts de la tour­née No Fil­ter. Mais pour­quoi cette sympathie pour le diable? Tout sim­ple­ment parce que le blues mo­derne est né de la ren­contre noc­turne, au dé­but des an­nées 1930, entre Ro­bert John­son et le ma­lin. ▅

(CH­RIS­TIAN AU­GUS­TIN)

Ham­bourg, 9 sep­tembre 2017.

The Rol­ling Stones, «Blue & Lo­ne­some» (Po­ly­dor/ Uni­ver­sal Mu­sic)

En concert le mer­cre­di 20 sep­tembre au stade du Let­zi­grund, Zu­rich.

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