RE­GARDS DE CI­TOYENS NOIRS SUR L’OC­CI­DENT

Le Temps - - Livres - PAR ISA­BELLE RÜF

Réunis par Léo­no­ra Mia­no, des té­moi­gnages et des ré­flexions utiles

◗ Au dé­but de l’an­née, en France, plu­sieurs af­faires de vio­lences po­li­cières avec in­jures ra­cistes ont sou­le­vé des vagues d’in­di­gna­tion. Elles ont ame­né Léo­no­ra Mia­no à in­ter­ro­ger le sta­tut des hommes noirs de na­tio­na­li­té fran­çaise dans leur pays. Dans Cré­pus­cule du tour­ment, son der­nier ro­man, elle mon­trait un Afri­cain, dans son pays, aux prises avec plu­sieurs re­pré­sen­tantes de la fé­mi­ni­té, avec la dif­fi­cul­té d’être un homme noir au­jourd’hui. Dans

Ma­rianne et le gar­çon noir, elle a réuni des té­moi­gnages et des ré­flexions: des ci­toyens fran­çais, donc fils de cette Ma­rianne qui les réunit en son sein, se­lon la Consti­tu­tion, «sans dis­tinc­tion d’ori­gine, de race ou de re­li­gion», disent comment ils vivent au quo­ti­dien leur dif­fé­rence vi­sible. Mais pour com­prendre l’amer­tume ou l’iro­nie de leurs pro­pos, il faut re­mon­ter bien plus haut dans l’his­toire de la France et de l’Oc­ci­dent. Léo­no­ra Mia­no le rap­pelle dans son in­tro­duc­tion: «La cap­ture, la dé­por­ta­tion, la mise en es­cla­vage, le co­lo­nia­lisme sont au­tant de crimes qui consti­tuent la ma­trice d’où ont émer­gé les Noirs du monde ac­tuel […].» Hy­per­sexua­li­sé, fan­tas­mé, le corps noir re­pré­sente une me­nace à la­quelle ré­pondent la vio­lence, le mé­pris, le dé­ni d’hu­ma­ni­té.

RUP­TURE AVEC LE PAYS QUI VOUS NIE

Ma­rianne et le gar­çon noir réunit des té­moi­gnages très dif­fé­rents, acerbes, ly­riques, in­tel­lec­tua­li­sés. Cer­tains disent ce qu’ont été une en­fance et une jeu­nesse dans les ban­lieues: les af­fron­te­ments, les peurs. Mi­chaë­la Dan­jé, qui a choi­si de de­ve­nir une femme, évoque le rôle de la mu­sique, du rap, dans une prise de conscience de soi. Mais c’est trop sou­vent à cette image de mu­si­cien, de spor­tif, voire d’écri­vain qu’on ren­voie les Noirs. Dé­jà Sen­ghor ap­pe­lait à la ra­di­ca­li­sa­tion: «Les Noirs ont dor­mi pen­dant trop long­temps. Mais mé­fiez-vous, Eu­rope!» Ce qui si­gni­fie aus­si une rup­ture avec le pays qui vous nie, de quit­ter «le confort de la natte». Plus qu’une suc­ces­sion de té­moi­gnages de plaintes, ce livre pro­pose des ré­flexions sur la mas­cu­li­ni­té, telle qu’elle est vé­cue au­jourd’hui. L’«arc­ti­vist» Elom 20ce ap­pelle les Afri­cains à «re­prendre pos­ses­sion d’eux-mêmes». L’écri­vain Wil­fried N’Son­dé ra­conte avec hu­mour ses ex­ploits pas­sés de jeune éta­lon noir. D’ de Ka­bal pro­pose une ré­flexion très in­té­res­sante, qui dé­passe d’ailleurs le cadre «ra­cial», sur la mas­cu­li­ni­té telle qu’elle est pro­po­sée, op­po­sant au mo­dèle des «vrais hommes» – be­soin de hé­ros, vio­lence, viol – des hommes «vé­ri­tables».

Genre | En­quête Au­teur | Col­lec­tif (sous la di­rec­tion de Léo­no­ra Mia­no) Titre | Ma­rianne et le gar­çon

noir Edi­teur | Pau­vert Pages | 272 Etoiles | ✶✶✶✶✶

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