Le si­lence des femmes, et ce­lui des hommes

Le Temps - - La une - CÉLIA HÉRON @ce­lia­he­ron

«Le su­jet est cru­cial. Mais cet édi­to sur Wein­stein, je ne vais pas l’écrire moi…» a lan­cé mon ré­dac­teur en chef. Per­mettre à une journaliste pé­trie de convic­tions fé­mi­nistes de s’ex­pri­mer sur le scandale qui se­coue Hollywood peut être une preuve de bon sens. Mais elle peut aus­si être symp­to­ma­tique de la dis­cré­tion des hommes quand il est ques­tion de dé­non­cer les pré­da­teurs.

C’est le rôle des femmes, semble-t-il. Le rôle des prin­ci­pales concer­nées. De­puis les pre­mières révélations, les té­moi­gnages ac­ca­blants d’ac­trices, toutes plus cé­lèbres les unes que les autres, se suivent et se res­semblent. En ma­tière de har­cè­le­ment sexuel, le pro­duc­teur amé­ri­cain avait sa pe­tite rou­tine. Une prise de con­tact à ca­rac­tère pro­fes­sion­nel pour com­men­cer. Un ren­dez-vous en­suite, au­quel il se pré­sen­tait souvent accompagné d’un membre de son équipe, pour ras­su­rer. Ce­lui-ci ne res­tait ja­mais très long­temps, et pre­nait soin de fer­mer la porte sur l’agres­sion en ges­ta­tion. De toute évi­dence, tout le monde sa­vait. Mais, c’est bien connu, le pou­voir rend muet. Il au­ra fal­lu des an­nées de sus­pi­cion et des mois d’en­quête pour que se fis­sure la chape de plomb.

Comme après l’af­faire StraussKahn, comme après l’af­faire Cos­by, des com­men­taires gro­tesques viennent pol­luer le dé­bat qui s’im­pose. Nous les en­ten­drons tant que du­re­ra l’af­faire Wein­stein, puis lors des sui­vantes. Pour­quoi les vic­times n’ont-elles rien dit? Et les psy­cho­logues s’éver­tue­ront à ré­pé­ter, études à l’ap­pui, que les vic­times se re­trouvent souvent té­ta­ni­sées, pa­ra­ly­sées, ca­pables seule­ment de «hur­ler de l’in­té­rieur» et de se dé­tes­ter en­suite pour n’avoir pas su faire face. Sui­vront d’ab­surdes sus­pi­cions, du ca­fé du coin à la salle de ré­dac­tion: si ces femmes ont at­ten­du vingt ans, n’on­telles pas une bonne rai­son de dis­cré­di­ter Har­vey Wein­stein ici et main­te­nant? Que lui veulent-elles? On a beau lire, à chaque scandale, que se re­cons­truire – quand on y par­vient – prend des an­nées, la théo­rie d’un pos­sible com­plot vien­dra tou­jours ter­nir les ac­cu­sa­tions. Et pen­dant tout ce temps, la vraie ques­tion res­te­ra en ar­rière-plan.

Car elle se trouve dans les mal­lettes des avo­cats gras­se­ment ré­mu­né­rés d’Har­vey Wein­stein, sur les fiches de paie de ses as­sis­tants, au coeur des in­té­rêts que toute une in­dus­trie avait à pro­té­ger en le pro­té­geant. La ques­tion n’est pas: «Pour­quoi les vic­times se sont-elles tues?» Mais: «Pour­quoi tous les autres, femmes et hommes, ont fait de même?» Non, les viols, les agres­sions sexuelles ne sont pas des affaires de bonnes femmes. C’est l’af­faire de tous.

Les seules per­son­na­li­tés qui ont osé faire ré­fé­rence pu­bli­que­ment au com­por­te­ment d’Har­vey Wein­stein sont les hu­mo­ristes Tina Fey et Seth MacFar­lane. La pre­mière dans un épi­sode de la sé­rie 30 Rock, au cours du­quel elle af­fir­mait: «Je ne crains per­sonne dans le show-bu­si­ness. J’ai re­fu­sé de coucher avec Har­vey Wein­stein à au moins trois re­prises!» Le se­cond en 2013, lors de la cé­ré­mo­nie des Os­cars, au mo­ment d’an­non­cer les nom­mées dans la ca­té­go­rie Meilleure ac­trice. «Fé­li­ci­ta­tions à vous cinq, Mes­dames, leur a-t-il lan­cé. Vous n’avez plus be­soin de faire sem­blant d’être at­ti­rées par Har­vey Wein­stein!»

Tout le monde a ri.

Les viols et agres­sions sexuelles sont l’af­faire de tous

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