On a re­trou­vé la fiche de paie de Jean Cal­vin

Il au­ra fal­lu moins d’une an­née pour que ce do­cu­ment his­to­rique, vo­lé au XIXe siècle, soit res­ti­tué aux Ar­chives d’Etat à Ge­nève. Grâce aux dé­marches des au­to­ri­tés et à la gé­né­ro­si­té d’un mé­cène

Le Temps - - La une - LAURE LUGON ZUGRAVU @Lau­reLu­gon

Jean Cal­vin était payé 125 flo­rins par tri­mestre en l’an 1553, soit une fois et de­mie le sa­laire d’un en­sei­gnant de l’Aca­dé­mie. C’est ce qu’in­dique une fiche de paie du «mi­nistre de la Pa­role de Dieu» ge­ne­vois, sub­ti­li­sée au XIXe siècle et ré­ap­pa­rue aux en­chères de So­the­by’s à New York… en 2016. Grâce à l’in­ter­ven­tion en ur­gence des au­to­ri­tés ge­ne­voises et à la gé­né­ro­si­té d’un mé­cène, l’ob­jet du pa­tri­moine a pu être ré­cu­pé­ré. His­toire de son in­croyable aven­ture trans­at­lan­tique.

Ce­lui qui prê­chait la tem­pé­rance en toutes choses n’était point mal payé. Au contraire. Une fiche de sa­laire nous ap­prend en ef­fet que Jean Cal­vin tou­chait 125 flo­rins par tri­mestre de l’an 1553, soit une fois et de­mie le sa­laire d’un en­sei­gnant de l’Aca­dé­mie. «A Ge­nève en ce temps-là, le deuxième poste des dé­penses de l’Etat après la dette était le sa­laire des mi­nistres de la Pa­role de Dieu», at­teste Pierre Flü­cki­ger, ar­chi­viste d’Etat.

Si ce­lui-ci est ame­né à en par­ler, c’est qu’il a eu, fin août, une di­vine sur­prise: cette fiche de paie de Cal­vin al­lait re­ve­nir à Ge­nève, qu’elle n’au­rait ja­mais dû quit­ter, au terme d’une courte pro­cé­dure. La­quelle au­ra coû­té à Ge­nève beau­coup moins que ce qu’elle consa­crait à Cal­vin cinq cents ans plus tôt, toutes pro­por­tions gar­dées, puisque le can­ton n’a dé­bour­sé que 5000 francs en frais ad­mi­nis­tra­tifs pour ré­cu­pé­rer ce do­cu­ment.

Mais n’al­lons pas si vite en be­sogne. Pierre Flü­cki­ger étale sur son bu­reau une autre fiche de paie et la griffe du fa­meux mi­nistre du culte, sur pa­pier chif­fon, ga­rant de lon­gé­vi­té. Des fiches de paie de Cal­vin, il en existe une ving­taine, souffle l’ar­chi­viste, mais n’al­lez pas le dire trop haut, des fois que la nou­velle vien­drait à l’oreille des vo­leurs. Car la chose s’est dé­jà pro­duite, pré­ci­sé­ment sur le spé­ci­men res­ti­tué cette se­maine.

Au XIXe siècle, un his­to­rien sans scru­pule s’est en ef­fet ser­vi dans le fonds d’ar­chives du can­ton. Pro­ba­ble­ment un cer­tain James Ga­liffe, dont le pe­tit-fils ré­tro­cé­da en 1915 aux Ar­chives des col­lec­tions en­tières. Cette der­nière fiche de paie ce­pen­dant n’y était pas.

Elle ré­ap­pa­raît cent ans plus tard, le 17 novembre 2016. L’ar­chi­viste d’Etat re­çoit un coup de fil d’un «veilleur», – sorte d’es­pion du mar­ché de l’art, ani­mé par la vo­lon­té de re­cou­vrer des pièces vo­lées. Ce­lui-là tra­vaille à la Bi­blio­thèque de Ge­nève et prévient qu’une pièce comp­table se­ra mise en vente quelques jours plus tard par So­the­by’s à New York, entre 20 000 et 30 000 dol­lars. Cette pièce ap­par­tient à la col­lec­tion de Charles Cald­well Ry­rie, un théo­lo­gien an­glais dé­cé­dé.

Une af­faire «digne d’une sé­rie po­li­cière»

«Son ori­gine était in­con­tes­table, ex­plique Mi­chaël Flaks, di­rec­teur de l’In­té­rieur. Ce qui lais­sait pré­sa­ger quelque chance de réus­site. Nous sommes alors par­tis dans une af­faire digne d’une sé­rie po­li­cière.» Le pré­sident du Con­seil d’Etat, Fran­çois Longchamp, de­mande aus­si­tôt à So­the­by’s de blo­quer la vente, la mai­son d’en­chères s’exé­cute. «Nous étu­dions sys­té­ma­ti­que­ment les de­mandes de cette nature. De tels cas sont tou­te­fois très rares», at­teste Ca­ro­line Lang, pré­si­dente de So­the­by’s Suisse. Puis il s’agit de dé­mon­trer que cette pièce man­quante ap­par­tient à une sé­rie exis­tante, et des té­moins sont pro­duits.

Sont im­pli­qués dans cette pro­cé­dure, outre le can­ton: Le Dé­par­te­ment fé­dé­ral de jus­tice et po­lice, le Dé­par­te­ment fé­dé­ral des affaires étran­gères, la po­lice fé­dé­rale (fed­pol), le Dé­par­te­ment amé­ri­cain de la Jus­tice, le FBI, le pro­cu­reur fé­dé­ral du dis­trict sud de New York. «Je n’ai pas hé­si­té un seul ins­tant, car per­sonne ne niait que Ge­nève en soit le pro­prié­taire lé­gi­time, ra­conte Fran­çois Longchamp. Par bon­heur, nous avons pu échap­per à une pro­cé­dure qui au­rait été rui­neuse en avo­cats amé­ri­cains, même si nous l’au­rions pro­ba­ble­ment lan­cée, par prin­cipe. Que les Etats-Unis res­ti­tuent cette pièce à Ge­nève est un si­gnal fort. C’est un peu le pot de terre contre le pot de fer.»

Mais comment des ar­chives d’Etat se re­trouvent dans les mains de So­the­by’s? «Dans ce cas pré­cis, il s’avère que le do­cu­ment a été dé­ro­bé au XIXe siècle et que le col­lec­tion­neur qui l’a par la suite ac­quis, l’a fait de bonne foi. Sa dis­pa­ri­tion da­tait d’il y a si long­temps qu’il n’était ré­per­to­rié sur au­cune base de don­nées dis­po­nible», ré­pond Ca­ro­line Lang.

Si son client prête son concours, en­core fal­lait-il trou­ver le moyen de l’in­dem­ni­ser. «Le can­ton était ferme: il ne comp­tait pas ra­che­ter quelque chose lui ap­par­te­nant», ré­sume Marc-An­dré Re­nold, avo­cat de l’Etat de Ge­nève. On se dé­mène alors pour trou­ver une bonne âme, ce se­ra un mé­cène et la So­cié­té auxi­liaire des ar­chives d’Etat. Ils of­fri­ront 25 000 dol­lars, dont les trois quarts à charge du mé­cène. Pré­sident de la So­cié­té auxi­liaire des ar­chives d’Etat, Ber­nard Les­caze fait un pa­ral­lèle: «Comme dans les affaires de ran­çons, les Etats ne veulent pas payer. Il y a quelques an­nées, Ge­nève vou­lait ré­cu­pé­rer un avis de droit de Cal­vin sur une af­faire de sui­cide. Il a fi­na­le­ment été ache­té aux en­chères par un mé­cène, pour un mon­tant à six chiffres, qui l’a en­suite of­fert au Mu­sée in­ter­na­tio­nal de la Ré­forme.»

«Nous étu­dions sys­té­ma­ti­que­ment les de­mandes de cette nature. De tels cas sont tou­te­fois très rares»

CA­RO­LINE LANG, PRÉ­SI­DENTE DE SO­THE­BY’S SUISSE La fiche de paie sub­ti­li­sée à Ge­nève au XIXe siècle et re­trou­vée en novembre 2016 à New York. «Je confesse avoir re­çu la somme ici cou­chée par les mains de mon­sieur le tré­so­rier Du­puis, ce 29 de décembre 1553», signe Jean Cal­vin.

«Par bon­heur, nous avons pu échap­per à une pro­cé­dure qui au­rait été rui­neuse en avo­cats amé­ri­cains» FRAN­ÇOIS LONGCHAMP, PRÉ­SIDENT DU CON­SEIL D’ÉTAT GE­NE­VOIS

Après avoir sur­vo­lé l’At­lan­tique, la pièce comp­table re­trou­ve­ra jeu­di, dans la plus grande so­len­ni­té, les sa­lons de l’Hô­tel de ville. Après la cé­ré­mo­nie, elle se­ra ex­po­sée dans le cadre de l’an­ni­ver­saire de la Ré­forme: «Au­jourd’hui, il y a un in­té­rêt du pu­blic pour ce pa­tri­moine his­to­rique, qui contri­bue à ren­for­cer une iden­ti­té col­lec­tive», note Pierre Flü­cki­ger. A l’ap­pui de ses dires, une anec­dote ré­vé­la­trice: un em­ployé de la voi­rie, le re­con­nais­sant dans la rue, lui a lan­cé «Vous avez rai­son! Cette pièce ap­par­tient aux Ge­ne­vois!» Ceux-ci pour­ront bien­tôt goû­ter quelques lignes ma­nus­crites des syn­dics et Con­seil de Ge­nève, sui­vis de cet illustre pa­raphe: «Je confesse avoir re­çu la somme ici cou­chée par les mains de mon­sieur le tré­so­rier Du­puis, ce 29 de décembre 1553.» Si­gné Jean Cal­vin.

Jean Cal­vin dans son ca­bi­net de tra­vail, gra­vure du XVIe siècle.

(DR)

(KEYSTONE)

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