Har­vey Wein­stein, chas­seur dé­bus­qué

La presse amé­ri­caine dé­peint le pro­duc­teur Har­vey Wein­stein comme un dan­ge­reux pré­da­teur. Au to­tal, une quin­zaine de femmes, dont les ac­trices Rose McGo­wan, Asia Ar­gen­to ou en­core Em­ma de Caunes, l'ac­cusent de har­cè­le­ment sexuel, voire de viol

Le Temps - - La une - SYL­VIA REVELLO @syl­via­re­vel­lo EN COL­LA­BO­RA­TION AVEC NI­CO­LAS DU­FOUR

Pro­pos et gestes dé­pla­cés, in­ti­mi­da­tions, pro­po­si­tions de ren­dez-vous in­times, voire viols: les agis­se­ments pré­su­més du pro­duc­teur Har­vey Wein­stein du­rant plus de vingt ans sont sou­dai­ne­ment re­mon­tés à la sur­face. Qui est le sul­fu­reux pro­duc­teur de Hollywood ca­pable, ja­dis, de dé­fendre des ci­néastes que per­sonne ne sou­te­nait? De­puis la ré­vé­la­tion du «se­cret le moins bien gar­dé» de l'in­dus­trie du ci­né­ma, se­lon le Hollywood Re­por­ter, son pro­fil s'as­som­brit.

1•L’EN­QUÊTE DU «NEW YORK TIMES»

La des­cente aux en­fers a com­men­cé jeu­di der­nier. Dans une vaste en­quête, le New York Times ré­vèle qu'Har­vey Wein­stein a ten­té d'ache­ter le si­lence de di­zaines de femmes après les avoir har­ce­lées sexuel­le­ment. Entre fin 1990 et 2015, huit dos­siers de rè­gle­ment à l'amiable ont été né­go­ciés avec des ac­trices, des as­sis­tantes ou en­core des mannequins pour des mon­tants com­pris entre 80 000 et 150 000 dol­lars.

Le cas d'Ashley Judd est élo­quent. Nous sommes en 1997. La jeune ac­trice a ren­dez-vous avec Har­vey Wein­stein au Pe­nin­su­la Be­ver­ly Hills Ho­tel. Elle qui s'at­tend à un pe­tit dé­jeu­ner pro­fes­sion­nel se re­trouve face à un homme en pei­gnoir qui lui de­mande un mas­sage et exige qu'elle le re­garde se dou­cher. Autre cas, autre ac­cord, ce­lui conclu la même an­née avec la co­mé­dienne Rose McGo­wan, alors âgée de 23 ans: 100 000 dol­lars pour «évi­ter les li­tiges et ache­ter la paix».

2•L’EN­QUÊTE DU «NEW YOR­KER» Après le New York Times, The

New Yor­ker a pu­blié mar­di une sé­rie de té­moi­gnages ac­ca­blants. Trois femmes ac­cusent dé­sor­mais le ma­gnat de Hollywood de viol. Par­mi elles, l'ac­trice ita­lienne Asia Ar­gen­to, qui dé­nonce une fel­la­tion non consen­tie en 1997 dans une chambre d'hô­tel de la Côte d'Azur. «Je me suis sen­tie abî­mée, ra­conte-t-elle. Ça ne s'ar­rê­tait pas. C'était un cau­che­mar.»

Des an­nées plus tard, en 2010, la Fran­çaise Em­ma de Caunes su­bit elle aus­si les pul­sions du pro­duc­teur. Il veut lui par­ler d'un film. Après moult in­vi­ta­tions, l'ac­trice fran­çaise le re­joint dans une chambre du Ritz, à Pa­ris. Une fois dans la pièce, Har­vey s'éclipse quelques mi­nutes pour re­ve­nir nu, le sexe en érec­tion, et lui de­mande de s'al­lon­ger sur le lit. «C'était comme un chas­seur face à un ani­mal sau­vage. La peur l'ex­ci­tait», ra­conte celle qui de­meure pé­tri­fiée.

Outre ces té­moi­gnages, le quo­ti­dien pu­blie en­core un ex­trait au­dio d'une opé­ra­tion po­li­cière me­née sur Wein­stein en 2015 alors qu'il tente de for­cer le man­ne­quin Am­bra Bat­ti­la­na à mon­ter dans sa chambre. Dans un nou­vel ar­ticle du New York Times, Gwy­neth Pal­trow, Ju­dith Go­drèche et An­ge­li­na Jo­lie dé­crivent des ex­pé­riences si­mi­laires.

3•LES CONSÉ­QUENCES ET LA DÉ­FENSE

Face au scandale et à la «mau­vaise conduite d'Har­vey Wein­stein», la mai­son de pro­duc­tion qu'il a co­fon­dée, The Wein­stein Com­pa­ny, l'a li­cen­cié di­manche. La veille, trois membres du con­seil d'ad­mi­nis­tra­tion du stu­dio avaient eux-mêmes dé­mis­sion­né, lais­sant la ges­tion de l'af­faire au frère d'Har­vey et co­fon­da­teur, Ro­bert Wein­stein.

Suite à la pre­mière vague d'ac­cu­sa­tions, Har­vey Wein­stein a ad­mis que son com­por­te­ment avait «pro­vo­qué beau­coup de souf­frances» et in­vo­qué une époque où «toutes les règles sur le com­por­te­ment et les lieux de tra­vail étaient dif­fé­rentes». En­tou­ré de ses avo­cats, Li­sa Bloom et Charles Har­der, il nie dé­sor­mais toutes les «ac­cu­sa­tions de re­la­tions sexuelles non consen­ties» et les al­lé­ga­tions «fausses et dif­fa­ma­toires» du New York Times, contre le­quel il en­vi­sage de por­ter plainte.

En cours de traitement pour soi­gner ses ad­dic­tions sexuelles, se­lon sa porte-pa­role, Har­vey Wein­stein «es­père que, s'il fait suf­fi­sam­ment de pro­grès, il se ver­ra of­frir une se­conde chance». Mer­cre­di, son épouse, Geor­gi­na Chap­man, a an­non­cé qu'elle de­man­dait le di­vorce pour des «actes im­par­don­nables».

4•LES ÉMOIS PO­LI­TIQUES

Les ac­cu­sa­tions por­tées contre l'ex-fai­seur de rois de Hollywood écla­boussent le clan dé­mo­crate. C'est qu'Har­vey Wein­stein compte par­mi ses plus gé­né­reux contri­bu­teurs. Il a no­tam­ment do­té l'Uni­ver­si­té Rut­gers d'une chaire au nom de l'icône fé­mi­niste Glo­ria Stei­nem et s'était ré­cem­ment pro­po­sé de fi­nan­cer la lutte contre le lob­by des armes à feu. En janvier der­nier, il par­ti­ci­pait à la Women's March pour dé­non­cer le «sexisme» de Do­nald Trump.

Face au scandale, le couple Oba­ma s'est dit «écoeu­ré». Hilla­ry Clin­ton a, quant à elle, ren­du hom­mage au «cou­rage» des femmes qui ont osé se mettre en avant. Plu­sieurs élus dé­mo­crates, dont le chef du parti au Sé­nat, Chuck Schu­mer, ont par ailleurs an­non­cé leur in­ten­tion de re­ver­ser les con­tri­bu­tions de cam­pagne d'Har­vey Wein­stein à des or­ga­ni­sa­tions fé­mi­nistes.

Tom­bé en dis­grâce à la suite des révélations ac­ca­blantes de la presse amé­ri­caine sur son com­por­te­ment en­vers les femmes, Har­vey Wein­stein a été li­cen­cié di­manche par la so­cié­té qu’il avait co­fon­dée, la Wein­stein Com­pa­ny.

5•POUR­QUOI MAIN­TE­NANT?

Pour­quoi avoir at­ten­du si long­temps pour dé­non­cer ces agis­se­ments? Pour­quoi avoir ac­cep­té l'ar­gent? Sur les ré­seaux so­ciaux, les piques se mul­ti­plient. A l'ins­tar de la cou­tu­rière Don­na Ka­ran, qui a es­ti­mé que les femmes l'avaient «bien cher­ché», avant de se ré­trac­ter.

«Ce­lui qui af­firme que ces femmes ont fait preuve de fai­blesse pour avoir ac­cep­té un rè­gle­ment ou avoir at­ten­du si long­temps ne com­prend rien à ce que si­gni­fie l'in­ti­mi­da­tion», a ré­tor­qué Le­na Dun­ham, créa­trice de la sé­rie Girls.

6•L’EM­PIRE WEIN­STEIN

Qui sont les frères Wein­stein, Har­vey et Ro­bert? A la fin des an­nées 1970, ces New-Yor­kais créent leur pre­mière com­pa­gnie, Mi­ra­max, dont la fi­liale dé­diée aux films de genre, Di­men­sion, est bien connue des ama­teurs de fris­sons (les Hell­rai­ser et des Hal­lo­ween, entre autres). Le tan­dem bous­cule Hollywood en sou­te­nant des in­dé­pen­dants tels que Quen­tin Ta­ran­ti­no, des maîtres de l'épou­vante comme Wes Cra­ven, ou des pa­ris ris­qués: en 2012, Har­vey a re­çu la Lé­gion d'hon­neur pour avoir dis­tri­bué The Ar­tist. Les frères ont agi­té le mi­lieu par leurs que­relles avec Dis­ney, qui a ache­té puis re­ven­du Mi­ra­max – la so­cié­té ap­par­tient au­jourd'hui aux Qa­ta­ris. Ils ont en­suite créé The Wein­stein Com­pa­ny, dont Har­vey est dé­sor­mais ban­ni.

Le «New York Times» a ré­vé­lé qu’Har­vey Wein­stein a ten­té d’ache­ter le si­lence de di­zaines de femmes après les avoir har­ce­lées sexuel­le­ment En janvier der­nier, le pro­duc­teur par­ti­ci­pait à la Women’s March pour dé­non­cer le «sexisme» de Do­nald Trump

(PHOTO BY ANGELA WEISS/GETTY IMAGES FOR TWC)

SCANDALE Les té­moi­gnages de femmes dé­cri­vant le pro­duc­teur amé­ri­cain de ci­né­ma comme un pré­da­teur sexuel se mul­ti­plient. Gestes dé­pla­cés, in­ti­mi­da­tions, voire viols: le dos­sier s’alour­dit de jour en jour.

(ANNE-CH­RIS­TINE POUJOULAT/AFP)

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