La langue, ce pays des écri­vains

Le Temps - - La une - LISBETH KOUTCHOUMOFF ARMAN @LKout­chou­moff

En ce mo­ment à Franc­fort, et jus­qu’à di­manche, a lieu la plus im­por­tante Foire du livre au monde. Comme chaque an­née, les édi­teurs du monde en­tier convergent sur les bords du Main pour concoc­ter les best-sel­lers de de­main. Comme chaque an­née, un pays choi­si comme in­vi­té d’hon­neur, en l’oc­cur­rence la France, or­ga­nise une pro­gram­ma­tion spé­ciale et riche. Sauf que, pour la pre­mière fois, ce pays-là a dé­ci­dé de ne pas faire comme les autres in­vi­tés d’hon­neur avant lui. Pour la pre­mière fois, la France a dé­cla­ré que cette in­vi­ta­tion ne concer­nait pas tant un pays qu’une langue. L’in­vi­tée, cette an­née, c’est la langue fran­çaise, une langue par­ta­gée, par­lée, rê­vée, écrite aus­si en Suisse, au Ma­roc, en Haïti, au Con­go, au Viet­nam. Une langue ap­prise, choi­sie ou im­po­sée, par­fois dans les atro­ci­tés co­lo­niales, ai­mée au bout du compte comme on aime l’ami de toutes les joies, de toutes les peines.

Pour les écri­vains, pour les lec­teurs, pour tout amoureux des mots et des idées, ce qui est en train de se vivre à la Foire du livre de Franc­fort est d’une im­por­tance sym­bo­lique consi­dé­rable. C’est la re­con­nais­sance de la langue comme seul ter­rain de dis­cus­sion va­lable dans le do­maine du livre. Que sont les fron­tières na­tio­nales face aux flots de l’ima­gi­naire? Que sont les li­mites des Etats-na­tions face à l’in­ter­na­tio­nale des poètes qui fé­condent une même langue, aux quatre coins du monde?

Il ne s’agit pas d’être naïfs. Un mé­pris de co­lons a long­temps per­du­ré dans les rap­ports in­égaux entre écri­vains du Nord et du Sud. Jusque dans les an­nées 1990, les meilleures li­brai­ries eu­ro­péennes te­naient à l’écart ces au­teurs ap­pe­lés fran­co­phones pour bien pré­ci­ser qu’ils n’étaient pas Fran­çais et ne pou­vaient donc qu’avoir une ap­proche biai­sée, naïve, de la langue. J.M.G. Le Clé­zio, de­puis l’île Maurice, Mi­chel Le Bris, de­puis les plages bre­tonnes, ont don­né de la voix pour une «lit­té­ra­ture-monde», une lit­té­ra­ture de langue fran­çaise ou­verte, prête au par­tage, à la re­con­nais­sance de l’Autre. Pour une langue qui puisse de­meu­rer vi­vante, en somme.

En quinze ans, le nu­mé­rique a ré­duit bien des dis­tances. D’un clic, les écri­vains haï­tiens font en­tendre leur hu­mour et leur co­lère sur les ra­vages que le bu­si­ness de la mi­sère et autres ou­ra­gans font su­bir à leur île. D’un clic, un Ka­mel Daoud donne une voix à «l’Arabe» tué par Meur­sault. Et les mi­grants, et leurs drames, aus­si, obligent à en­tendre, à lire, des langues fran­çaises ve­nues d’ailleurs.

Et la Suisse, ces fran­co­phones d’au-de­là les mon­tagnes? Les écri­vains ro­mands sont à Franc­fort, et en belle place. Grâce, gran­de­ment, à Pro Hel­ve­tia, ils par­ti­cipent au concert de cette lit­té­ra­ture fran­co­phone mul­tiple, di­verse. Il fau­dra en­core d’autres ren­contres pour que tombent ces fron­tières qui em­pêchent en­core trop la cir­cu­la­tion des livres hel­vé­tiques en France. Mais il y au­ra un avant et un après Franc­fort 2017.

Pour tout amoureux des mots et des idées, ce qui est en train de se vivre à la Foire du livre de Franc­fort est d’une im­por­tance sym­bo­lique consi­dé­rable

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