A Franc­fort, le pro­cès par­ti­cu­lier d’un es­pion suisse

Le Temps - - Suisse - LISE BAILAT, BERNE @Li­seBai­lat

Da­niel M. ad­met avoir ai­dé le Ser­vice de ren­sei­gne­ment de la Con­fé­dé­ra­tion à s’in­for­mer sur des agents du fisc al­le­mand. Mais l’im­por­tance de sa mis­sion est sou­mise à contro­verse. Il com­pa­raît de­vant la jus­tice al­le­mande dès mer­cre­di

Es­pion à la solde d'un Etat étran­ger. La prin­ci­pale ac­cu­sa­tion qui pèse sur Da­niel M., ce Suisse de 54 ans ar­rê­té le 28 avril der­nier à Franc­fort, en Al­le­magne, évoque un dé­cor de Guerre froide. Pour­tant, l'af­faire met en scène deux pays voi­sins et amis: la Suisse et l'Al­le­magne, dont les ser­vices se­crets col­la­borent étroi­te­ment.

Elle se rap­porte, ce­la dit, à une pé­riode de vives ten­sions entre Ber­lin et Berne, celle de l'ago­nie du se­cret ban­caire et de l'achat par des Län­der al­le­mands de CD de don­nées vo­lées dans des banques suisses à des fins fis­cales. C'est dans ce contexte que Da­niel M. com­pa­raît dès mer­cre­di pro­chain à Franc­fort. Son pro­cès de­vrait s'éta­ler jus­qu'à mi-dé­cembre. Il risque entre 1 et 5 ans de pri­son ou une peine pé­cu­niaire.

L’homme crou­pit der­rière les bar­reaux de­puis bien­tôt six mois. Et ses en­nuis ju­di­ciaires ne se li­mitent pas à l’Al­le­magne

Versions contra­dic­toires

Que re­proche le Mi­nis­tère pu­blic al­le­mand à cet an­cien agent de po­lice de Zu­rich? Se­lon l'acte d'ac­cu­sa­tion pu­blié le 8 août der­nier, Da­niel M. est soup­çon­né d'avoir es­pion­né, de juillet 2011 à fé­vrier 2015 au moins, l'Ad­mi­nis­tra­tion des fi­nances de Rhé­na­nie-du-Nord-West­pha­lie et quelques-uns de ses col­la­bo­ra­teurs pour le compte d'un ser­vice de ren­sei­gne­ment suisse. Il au­rait trans­mis à ses man­dants des in­for­ma­tions sur le tra­vail de l'ad­mi­nis­tra­tion fis­cale al­le­mande en lien avec l'achat de CD de don­nées ban­caires.

Sur ce point, Da­niel M. a fait des aveux. Il re­con­naît qu'il a ai­dé le Ser­vice de ren­sei­gne­ment de la Con­fé­dé­ra­tion (SRC) à rem­plir une grille, comme un sudoku. Il s'agis­sait en par­ti­cu­lier pour lui de com­plé­ter les don­nées per­son­nelles de trois ins­pec­teurs du fisc al­le­mand: date de nais­sance, adresse pri­vée, dis­po­ni­bi­li­té té­lé­pho­nique, etc. Se­lon l'acte d'ac­cu­sa­tion, il au­rait re­çu 13 000 eu­ros pour ce­la. Il au­rait re­ver­sé 10 000 eu­ros à un com­plice, em­ployé d'une en­tre­prise de sé­cu­ri­té.

Les consé­quences de cet acte sont sou­mises à des versions contra­dic­toires. Pour les pro­cu­reurs al­le­mands, c'est bien grâce au tra­vail de Da­niel M. que les au­to­ri­tés suisses ont pu ou­vrir en 2012 une pro­cé­dure pé­nale à l'en­contre des trois agents du fisc es­pion­nés. Faux, ré­torque la jus­tice suisse. Le Mi­nis­tère pu­blic de la Con­fé­dé­ra­tion af­firme n'avoir pas eu be­soin d'un coup de main du SRC pour ci­bler sa pro­cé­dure sur les trois fonc­tion­naires.

La taupe et l’ab­sence de preuve

Mais il y a plus grave en­core, pour­suit le Mi­nis­tère pu­blic al­le­mand, qui as­sène que Da­niel M. a pla­cé une taupe au sein de l'Ad­mi­nis­tra­tion fis­cale de Rhé­na­nie-du-Nord-West­pha­lie. «Le ser­vice de ren­sei­gne­ment qui l'em­ployait lui a don­né ce man­dat dé­but dé­cembre 2012», lit-on dans l'acte d'ac­cu­sa­tion. Da­niel M. au­rait tou­ché 60 000 eu­ros d'ho­no­raires pour ce tra­vail. Les consé­quences de ce man­dat pré­oc­cupent par­ti­cu­liè­re­ment la jus­tice al­le­mande, parce que l'iden­ti­té de cet in­fil­tré n'a pas pu être dé­cou­verte jus­qu'ici, le risque étant qu'il conti­nue à es­pion­ner en se­cret.

Ce chef d'ac­cu­sa­tion ap­pa­raît néan­moins fra­gile. Il re­pose en ef­fet sur une seule source: Da­niel M. lui-même. Le quin­qua­gé­naire, franc-ti­reur, ga­gnant sa vie comme dé­tec­tive pri­vé, a été ar­rê­té dans une autre af­faire, par la jus­tice suisse cette fois-ci. C'était en fé­vrier 2015 à Zu­rich. Au cours des in­ter­ro­ga­toires me­nés par le Mi­nis­tère pu­blic de la Con­fé­dé­ra­tion, Da­niel M. a ex­pli­qué avoir tra­vaillé pour le compte des ser­vices se­crets suisses. Il a dit alors avoir pla­cé une taupe au sein de l'ad­mi­nis­tra­tion fis­cale al­le­mande.

Mais au­cune preuve ne vient re­cou­per les dires de l'es­pion, se­lon l'Aar­gauer Zei­tung. Le jour­nal ar­go­vien af­firme que l'an­cien par­te­naire d'af­faires de Da­niel M. en Al­le­magne a ré­fu­té to­ta­le­ment cette histoire de taupe. Il ré­vèle aus­si que les autres per­sonnes qui pour­raient être ap­pe­lées à li­vrer des ren­sei­gne­ments sur ce point – des hauts fonc­tion­naires de la Con­fé­dé­ra­tion – n'ont bi­zar­re­ment ja­mais été convo­quées à titre de té­moins par la jus­tice al­le­mande.

Pro­cé­dure pen­dante en Suisse contre Da­niel M.

Si elles ne suf­fisent pas à éta­blir toute la vé­ri­té, les onze au­diences pré­vues de­vant le tri­bu­nal à Franc­fort de­vraient au moins per­mettre de mieux cer­ner la per­son­na­li­té de Da­niel M., son fonc­tion­ne­ment et ses mo­ti­va­tions. L'homme crou­pit der­rière les bar­reaux de­puis bien­tôt six mois. Et ses en­nuis ju­di­ciaires ne se li­mitent pas à l'Al­le­magne. Il est tou­jours dans le vi­seur de la jus­tice suisse. Une pro­cé­dure à son en­contre pour «es­pion­nage éco­no­mique» est pen­dante.

C'est d'ailleurs cette deuxième af­faire qui a conduit à la perte de Da­niel M. en Al­le­magne et qui rend son histoire si ro­cam­bo­lesque. En 2014 à Franc­fort, le Suisse ac­cepte le man­dat d'un cer­tain Wil­helm D., qui lui de­mande de lui four­nir des don­nées ban­caires hé­ber­gées en Suisse. Der­rière lui oeuvre Wer­ner M., une ancienne star des ser­vices se­crets al­le­mands. Ce der­nier en­re­gistre Da­niel M. à son in­su et il le dé­nonce au­près d'UBS, qui s'adresse dans la fou­lée au Mi­nis­tère pu­blic de la Con­fé­dé­ra­tion.

Opération «Gla­çons» à Zu­rich

L'opération «Gla­çons» est lan­cée. Elle abou­tit à l'ar­res­ta­tion de Da­niel M. à Zu­rich en 2015. Cinq mois plus tard, le MPC étend la pro­cé­dure ou­verte à l'en­contre du Suisse à ses man­dants al­le­mands Wil­helm D. et Wer­ner M. Il en­voie alors les actes de la pro­cé­dure non ca­viar­dés aux pré­ve­nus. Toutes les af­fir­ma­tions de Da­niel M. – dont ce qu'il dit avoir réa­li­sé pour le compte des ser­vices se­crets suisses – y fi­gurent. Le pro­blème est que Wer­ner M. est aus­si dans le vi­seur de la jus­tice al­le­mande. Il trans­met ces do­cu­ments sen­sibles aux au­to­ri­tés de son pays. Le piège se re­ferme alors sur Da­niel M. outre-Rhin.

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