Le pa­tron du CIO doit ré­for­mer la gou­ver­nance du sport mon­dial

Le Temps - - Débats - EM­MA­NUEL BAYLE, PRO­FES­SEUR EN GES­TION DU SPORT, ISSUL, UNI­VER­SI­TÉ DE LAU­SANNE

L'olym­pisme est en crise: moins de can­di­da­tures de villes aux JO, moins d'in­té­rêt des jeunes pour l'ac­ti­vi­té phy­sique et spor­tive mais aus­si pour le spec­tacle of­fert par les Jeux.

L'es­prit olym­pique n'ins­pire plus au­tant même s'il dé­fend tou­jours la pro­messe d'un monde meilleur. A ce­la s'ajoutent les crises de gou­ver­nance très mé­dia­ti­sées qui ont ré­cem­ment se­coué le sys­tème olym­pique: en 2015, le FIFA­gate mais aus­si le scandale de cor­rup­tion à la Fé­dé­ra­tion in­ter­na­tio­nale d'ath­lé­tisme pour cou­vrir le do­page en Rus­sie; ceux liés aux JO de Rio en 2016 (vente illé­gale de billets de l'in­fluent membre du CIO, P. Hi­ckey et ré­cente ar­res­ta­tion du pa­tron des JO 2016 pour l'achat de voix pour l'ob­ten­tion des Jeux) et à la coupe du monde de foot 2014. S'ajoute à ce­la, le ré­cent soup­çon de cor­rup­tion pe­sant sur l'an­cien cham­pion, membre du CIO, S. Bub­ka après ce­lui de F. Fre­de­ricks.

De même, les doutes sur la réa­li­té et l'ef­fi­ca­ci­té du pro­ces­sus de ré­forme à la FI­FA, de­puis 2016, sont aus­si liés aux ré­cents re­mer­cie­ments, par le nou­veau pré­sident, de trois ac­teurs clés: le pré­sident de la com­mis­sion de gou­ver­nance et de ceux de la com­mis­sion d'éthique. Ces évé­ne­ments montrent que le mou­ve­ment in­ter­na­tio­nal olym­pique a bien du mal à s'au­to­ré­for­mer en ma­tière de gou­ver­nance mal­gré les ten­ta­tives de pro­mo­tion de nou­veaux prin­cipes de fonc­tion­ne­ment: «Prin­cipes uni­ver­sels de base de bonne gou­ver­nance» ins­til­lés de­puis 2008 par le CIO et, en 2016, pro­mo­tion d'un nou­veau cadre par l'As­so­cia­tion des Fé­dé­ra­tions in­ter­na­tio­nales olym­piques d'été.

C'est pour­quoi, la pers­pec­tive d'une in­gé­rence ex­terne par les ac­teurs pu­blics pour ré­gu­ler les dé­rives du sport in­ter­na­tio­nal est ten­tante. Des pistes existent: créa­tion d'une agence de ré­gu­la­tion de la gou­ver­nance du sport in­ter­na­tio­nal qui pour­rait dé­si­gner des ex­perts in­dé­pen­dants dans les com­mis­sions d'éthique et de gou­ver­nance avec de vrais pou­voirs d'in­ves­ti­ga­tion et de sanc­tions mais aus­si ré­vi­ser les pro­ces­sus élec­tifs et dé­mo­cra­tiques. Il se­rait aus­si sou­hai­table de dis­so­cier dans les fé­dé­ra­tions in­ter­na­tio­nales la re­dis­tri­bu­tion des fonds du dé­ve­lop­pe­ment du sys­tème po­li­tique et d'im­po­ser des pro­cé­dures in­dé­pen­dantes de contrôle dans l'at­tri­bu­tion des mar­chés (droits TV, agence mar­ke­ting…) et des grands évé­ne­ments spor­tifs qui sont sou­vent dans les mains de quelques dé­ci­deurs.

Dans un tel contexte, l'«au­to­no­mie res­pon­sable» du mou­ve­ment olym­pique prô­née par le pré­sident du CIO pour une ré­forme sans in­ter­ven­tion des pou­voirs pu­blics a bien du mal à convaincre. Il faut bien conve­nir que la pres­sion des mé­dias, des ONG et des spon­sors pèse bien peu et seule l'in­ter­ven­tion de la jus­tice amé­ri­caine (FIFA­gate, scandale Arm­strong et cor­rup­tion dans l'at­tri­bu­tion des JO 2002) et, de ma­nière plus loin­taine, de l'Union eu­ro­péenne peuvent réel­le­ment faire bou­ger les lignes.

Le pré­sident ac­tuel du CIO na­vigue en eaux troubles mais il a réus­si un coup de maître avec la double at­tri­bu­tion des JO à Pa­ris et à Los An­geles: un re­trait de la can­di­da­ture de Bu­da­pest qui donne une fi­nale à deux et se trans­forme en ti­cket «ga­gnant-ga­gnant ga­gnant».

La France reste un poids lourd géo­po­li­tique. Les Etats-Unis sont tou­jours les ac­teurs clés du bu­si­ness olym­pique: six des treize «top spon­sors» du CIO sont amé­ri­cains et, en 2014, NBC a ob­te­nu les droits de dif­fu­sion aux EtatsU­nis des JO de 2021 à 2032 pour la somme re­cord de 7,65 mil­liards de dol­lars. La chaîne amé­ri­caine avait dé­jà ob­te­nu ceux de Sot­chi (2014), Rio (2016), Pyeong Chang (2018) et To­kyo (2020) pour 4,38 mil­liards de dol­lars.

Avec l'at­tri­bu­tion des JO à la France (2024), aux Etats Unis (2028), après la Chine pour les Jeux d'Hi­ver (2022) et celle par la FI­FA de la coupe du monde de foot à la Rus­sie (2018) et au Qa­tar (2022), les grandes puis­sances éco­no­miques et po­li­tiques sont dé­sor­mais ser­vies pour les dix pro­chaines an­nées. Le CIO et la FI­FA ont trou­vé, peut-être sans le sa­voir, une sta­bi­li­té géo­po­li­tique et éco­no­mique in­con­nue dans l'histoire du sport in­ter­na­tio­nal.

Ga­rant des grands équi­libres du sys­tème olym­pique, le pa­tron du CIO, Tho­mas Bach, n'a ja­mais été aus­si puis­sant avec ce bou­clier géo­po­li­tique qui sé­cu­rise l'au­to­no­mie po­li­tique et fi­nan­cière du mou­ve­ment olym­pique. Dans le même temps, il a aus­si ha­bi­le­ment pro­fi­té de l'af­fai­blis­se­ment des deux par­te­naires clés du sys­tème olym­pique que re­pré­sentent l'as­so­cia­tion des co­mi­tés na­tio­naux olym­piques (son pré­sident, le Cheikh ko­weï­tien Al-Sa­bah est em­pê­tré dans des af­faires per­son­nelles) et l'as­so­cia­tion gé­né­rale des fé­dé­ra­tions spor­tives in­ter­na­tio­nales (avec la mise à mort, ser­vie sur un pla­teau, de leur or­ga­ni­sa­tion faî­tière SportAc­cord) qui fai­saient part de nou­velles vel­léi­tés. Cette po­si­tion de force du pré­sident du CIO peut aus­si lui per­mettre d'im­po­ser, en col­la­bo­ra­tion avec les ac­teurs pu­blics, des ré­formes de gou­ver­nance et de ré­gu­la­tion de l'in­té­gri­té spor­tive dont le sport in­ter­na­tio­nal a be­soin.

Ga­rant des grands équi­libres du sys­tème olym­pique, le pa­tron du CIO n’a ja­mais été aus­si puis­sant avec ce bou­clier géo­po­li­tique qui sé­cu­rise l’au­to­no­mie po­li­tique et fi­nan­cière du mou­ve­ment olym­pique

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