A qui pro­fitent les «at­taques acous­tiques» contre l’am­bas­sade amé­ri­caine à Cu­ba?

Le Temps - - La une - FRAN­ÇOIS NORD­MANN

Le conseiller fé­dé­ral Igna­zio Cas­sis, chef du DFAE, ren­dra vi­site à Mi­chael Mol­ler, di­rec­teur gé­né­ral de l’Of­fice des Na­tions unies à Ge­nève, et à d’autres chefs d’agence le 5 dé­cembre pro­chain. Ce dé­pla­ce­ment, un mois après sa prise de fonc­tion, ac­quiert une va­leur sym­bo­lique: il dé­mon­tre­ra concrè­te­ment l’im­por­tance qu’il ac­corde à au mul­ti­la­té­ra­lisme, au rôle de la Ge­nève in­ter­na­tio­nale et donc à la po­li­tique étran­gère comme telle. C’est une ré­af­fir­ma­tion bien­ve­nue et né­ces­saire.

Dans un édi­to­rial po­lé­mique qu’on croi­rait lire dans la Welt­woche, la NZZ écrit: nous avons un nou­veau mi­nistre des Af­faires étran­gères, mais pour au­tant avons-nous une po­li­tique ex­té­rieure? La Suisse s’est tou­jours mé­fiée du dé­co­rum qui ac­com­pagne la di­plo­ma­tie et n’a en vé­ri­té qu’une po­li­tique éco­no­mique ex­té­rieure. Si la po­li­tique eu­ro­péenne a son im­por­tance, elle ne sau­rait pré­tendre à l’ex­clu­si­vi­té. Nous avons aus­si des in­té­rêts éco­no­miques en Asie et en Amé­rique du Nord. La po­li­tique tra­di­tion­nelle consa­crée au culte du Vrai, du Beau et du Bien est in­suf­fi­sante. Elle doit in­té­grer la di­men­sion mi­li­taire, la sé­cu­ri­té, la mi­gra­tion et le ren­sei­gne­ment et s’oc­cu­per da­van­tage de l’éco­no­mie et de la dé­fense (même si c’est l’af­faire d’autres dé­par­te­ments fé­dé­raux). Et la neu­tra­li­té est ob­so­lète (écho du lan­gage de Trump au su­jet de l’OTAN), elle n’a été d’au­cune uti­li­té lors des at­taques contre le se­cret ban­caire et n’a pra­ti­que­ment plus de sens face aux me­naces d’un monde glo­ba­li­sé (cy­be­rat­taques). C’est un élé­ment mou de la po­li­tique ex­té­rieure. Il in­combe au nou­veau chef du DFAE de l’ex­pli­quer à un peuple qui pa­raît vivre dans un confor­misme naïf dont le hé­ros se­rait Ni­co­las de Flue, conclut le quo­ti­dien zu­ri­chois.

Dire qu’il n’exis­te­rait pas de po­li­tique étran­gère suisse à pro­pre­ment par­ler nous ra­mène cin­quante ans en ar­rière. La Suisse a des in­té­rêts po­li­tiques à faire va­loir sur la scène in­ter­na­tio­nale, en plus des va­leurs qu’elle dé­fend. Preuve en est la vi­site du chef du DFAE à l’ONU à Ge­nève. L’ab­sence de l’UE a pour ef­fet d’iso­ler la Suisse sur le conti­nent: elle com­pense ce désa­van­tage en dé­ployant la pa­no­plie d’une di­plo­ma­tie ori­gi­nale, qui pos­sède ses ca­rac­té­ris­tiques propres. Il est vrai que par­fois l’ac­tion de la Suisse peut pa­raître top idéa­liste. Of­frir ur­bi et or­bi ses bons of­fices est de­ve­nu un ré­flexe pas tou­jours réa­liste – il convien­drait de mieux ci­bler l’offre en fonc­tion de nos ca­pa­ci­tés réelles et de se concen­trer sur la va­leur ajou­tée que la Suisse peut ap­por­ter.

Se­lon l’art. 54 de la Cons­ti­tu­tion, qui se ré­fère à la po­li­tique étran­gère, la Con­fé­dé­ra­tion s’at­tache à l’in­dé­pen­dance et à la pros­pé­ri­té du pays. Ce n’est pas un pro­gramme po­li­tique, mais l’énu­mé­ra­tion de cer­tains thèmes (lutte contre la pau­vre­té, droits de l’homme, pré­ser­va­tion de la na­ture) à la réa­li­sa­tion des­quels la Con­fé­dé­ra­tion contri­bue. Cette exi­gence n’est pas in­com­pa­tible avec une vi­sion stra­té­gique, dé­fi­nis­sant un in­té­rêt qui tienne compte plus spé­ci­fi­que­ment de la si­tua­tion du pays. Le DFAE a sa mis­sion propre, qui n’est ni celle du Dé­par­te­ment de la dé­fense ni celle du Dé­par­te­ment de l’éco­no­mie.

En­fin, loin de se re­fer­mer sur l’Eu­rope, la Suisse a éta­bli de­puis une quin­zaine d’an­nées des par­te­na­riats stra­té­giques avec les grands pays d’Amé­rique du Nord, du Sud, de l’Asie et de l’Afrique. Les re­la­tions bilatérales avec les Etats membres du G20 et d’autres pays clés sont pri­vi­lé­giées. Des échanges ré­gu­liers ont lieu sur la po­li­tique, les droits de l’homme, les re­la­tions éco­no­miques, que ce soit avec le Bré­sil, la Chine, les Etats-Unis ou autres. Est-il pos­sible de dé­ve­lop­per en­core ce type de re­la­tions? Il fau­drait pour ce­la com­men­cer par étof­fer da­van­tage en per­son­nel les di­vi­sions po­li­tiques du DFAE qui en sont char­gées et sont ac­tuel­le­ment sous-do­tées. Ce­pen­dant dans tous les cas de fi­gure le dos­sier eu­ro­péen reste au coeur de la di­plo­ma­tie suisse, en rai­son de notre si­tua­tion géo­gra­phique au centre du conti­nent, des en­jeux po­li­tiques et du vo­lume des échanges.

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