Après #MeToo, le né­ces­saire chan­ge­ment

Le Temps - - Conversation - RE­BEC­CA RUIZ @reb_­ruiz

Les his­toires se suivent et se res­semblent. On y de­vine à chaque fois la honte, l’hu­mi­lia­tion, la souf­france et la peur. Des sen­ti­ments qui em­pri­sonnent dans un res­sas­se­ment lan­ci­nant. Pour­quoi moi? Ai-je pro­vo­qué? Au­rais-je pu l’évi­ter? Des ques­tion­ne­ments sans fin qui fi­nissent par mu­rer les vic­times dans le si­lence, là où l’ou­bli semble à por­tée. Ces ré­cits de femmes vic­times de har­cè­le­ments di­vers et d’agres­sions sexuelles qui se suc­cèdent de­puis des se­maines me donnent le ver­tige et la nau­sée. Et pour­tant, pour avoir étu­dié la cri­mi­no­lo­gie, je connais les sta­tis­tiques: chaque jour, dans notre pays, la po­lice en­re­gistre en moyenne trois agres­sions sexuelles à l’égard d’adultes, le terme d’agres­sion sexuelle se ré­fé­rant aux viols et aux contraintes sexuelles, c’est-à-dire un com­por­te­ment ana­logue aux actes, en usant de me­nace ou de vio­lence.

Ces sta­tis­tiques n’en­globent pas les autres dé­lits sexuels que les femmes su­bissent. Au tra­vail, dans la rue, dans les parcs et trans­ports pu­blics, au fit­ness, dans les bars et boîtes de nuit, à la mai­son. Je sais aus­si que seule une in­fime mi­no­ri­té de toutes ces vio­lences fi­nit par être dé­non­cée. Je sais, en­fin, qu’une moi­tié des au­teurs de viol est condam­née à des peines avec sur­sis ou avec sur­sis par­tiel. Sans par­ler des au­teurs im­pu­nis de tous les autres actes sexistes qui jour après jour re­montent à la sur­face grâce au cou­rage des vic­times.

Dans la suc­ces­sion de ré­vé­la­tions que nous connais­sons, ce n’est pas tant l’exis­tence de ces phé­no­mènes qui étonne. Ce n’est pas même vrai­ment leur am­pleur, ou pas uni­que­ment, car en creu­sant bien, nous avons tous de tels com­por­te­ments en mé­moire, comme vic­time, comme spec­ta­teur, comme au­teur.

Pour un cas mé­dia­ti­sé de pro­fes­seur ac­cu­sé d’abu­ser de ses élèves, com­bien de sou­ve­nirs, chez cha­cun (et sur­tout cha­cune) d’entre nous, de ru­meurs qui cir­cu­laient à l’école sur un en­sei­gnant, de gestes dé­pla­cés du maître de gym, de dis­cours vi­sant à mi­ni­mi­ser l’im­por­tance de ces actes? Non, ce qui donne le ver­tige, c’est que nous ne dé­cou­vrons pas des faits res­tés ca­chés: nous avions sim­ple­ment ap­pris à vivre avec comme s’ils fai­saient for­cé­ment par­tie de la vie. Il faut donc, évi­dem­ment, que les actes pu­nis­sables soient pu­nis. Il faut en­core da­van­tage que la pa­role de­vienne une évi­dence, et que la vague des dé­non­cia­tions ne soit pas sui­vie d’un re­tour au si­lence. Et en­fin, il faut qu’à l’ex­pres­sion des vic­times suc­cède un vrai dé­bat sur nos codes so­ciaux, pour que la vague #MeToo ne soit pas un abou­tis­se­ment mais le dé­but d’un vrai chan­ge­ment.

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