La viande à feu et à sang

Le Temps - - La une - SYL­VIA REVELLO @syl­via­re­vel­lo

Sur le ter­rain de la com­mu­ni­ca­tion, pro et an­ti­viande se livrent dé­sor­mais une guerre sans mer­ci. Un af­fron­te­ment de mots et d’images. A chaque coin de rue, les af­fiches pu­bli­ci­taires ex­hi­bant en­tre­côtes et fro­mages af­fi­nés sont bar­rées d’au­to­col­lants noirs es­tam­pillés «spé­ciste».

Au­jourd’hui plus que ja­mais, les re­ven­di­ca­tions des an­ti­spé­cistes s’étalent avec fra­cas dans l’es­pace pu­blic. Les vi­trines de bou­che­ries caillas­sées ces der­nières se­maines à Ge­nève en sont la plus vio­lente ex­pres­sion. Sur les étals, les dé­bris de verre sont ve­nus per­cer le ros­bif fraî­che­ment fi­ce­lé. Comme un coup de mas­sue por­té à une pro­fes­sion dé­jà à ge­noux. Dans les an­nées 1980, les ar­ti­sans bou­chers étaient 120 à Ge­nève, ils ne sont dé­sor­mais plus qu’une ving­taine.

Au-de­là de ce van­da­lisme ra­di­cal, le re­gard sur la viande a in­du­bi­ta­ble­ment chan­gé. Les ha­bi­tudes ali­men­taires aus­si. Une prise de conscience, une sen­si­bi­li­té à l’égard de la souf­france ani­male ou en­core des consi­dé­ra­tions de san­té et d’em­preinte éco­lo­gique ont ou­vert une brèche dans le règne du «tout car­né». Un peu moins de viande, plus de viande du tout ou seule­ment pour les grandes oc­ca­sions: cha­cun fait son choix.

Face à ce mou­ve­ment de fond, l’in­dus­trie car­née se cabre et ma­traque à grand ren­fort de slo­gans émo­tion­nels. «La viande, une tra­di­tion suisse», cla­mait ré­cem­ment un pu­bli­re­por­tage de Viande Suisse, sou­li­gnant la «re­la­tion cultu­relle et in­time» qu’en­tre­tient notre pays avec la chair ani­male. Le lait, ja­dis in­gré­dient clé de la crois­sance des en­fants, dont la consom­ma­tion est au­jourd’hui en chute libre, tente aus­si de re­con­qué­rir les foyers per­dus.

Alors que la sai­son des cer­ve­las est of­fi­ciel­le­ment lan­cée, Mi­gros, chauf­fée à blanc par l’of­fen­sive com­mer­ciale de Coop («tch tch»), tente de mé­na­ger la chèvre et le chou. Dans sa der­nière cam­pagne pu­bli­ci­taire, le géant de la grande dis­tri­bu­tion cé­lèbre les «gri­lé­ta­riens», ces consom­ma­teurs qui ne mangent «que ce qui est pas­sé sur un gril». Viande, pois­son ou lé­gumes.

Le gril a bon dos. Il a sur­tout l’avan­tage de mettre tout le monde d’ac­cord. Car­ni­vores, vé­gé­ta­riens, om­ni­vores ou en­core flexi­ta­riens: tous les ré­gimes ali­men­taires sont «réunis au­tour du gril» pour sa­vou­rer de «bons mor­ceaux» en­semble. Un peu plus et le poi­vron do­ré cé­de­rait à l’ap­pel du pied du steak sai­gnant.

Au mieux, cette ten­ta­tive de ré­con­ci­lia­tion est de mau­vais goût. La sur­con­som­ma­tion de viande pose des pro­blèmes ob­jec­tifs, mo­raux et en­vi­ron­ne­men­taux, qu’on ne peut ba­layer d’un clin d’oeil ri­go­lard aux joies de la grillade. Au pire, cette cam­pagne mal­avi­sée jette de l’huile sur le feu. Alors que Mi­gros rêve de co­ha­bi­ta­tion, l’ac­tua­li­té ré­cente prouve que l’heure est mal­heu­reu­se­ment, plus que ja­mais, à l’af­fron­te­ment.

Le re­gard sur la viande a in­du­bi­ta­ble­ment chan­gé

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