Les tiques at­taquent

La sai­son des tiques dé­bute à peine que ces ar­thro­podes sont dé­jà par­tout. Le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique est une des causes pro­bables de cette pro­li­fé­ra­tion, mais ce n’est pas la seule. Quelques pistes de contrôle se des­sinent

Le Temps - - La une - FLORENCE RO­SIER

Les tiques pro­fitent des beaux jours pour faire leur ré­ap­pa­ri­tion, et elles pro­li­fèrent d’an­née en an­née. Le ré­chauf­fe­ment peut être mis en cause, mais d’autres fac­teurs in­ter­viennent.

Amateurs de jar­di­nage ou de ran­don­nées en fo­rêt, gare aux mor­sures de tiques! Le mois de mai marque le dé­but du pic d’ac­ti­vi­té de ces bes­tioles sur les lieux de leurs for­faits. Comment nous pré­mu­nir contre leurs at­taques, et contre les ma­la­dies qu’elles risquent de nous trans­mettre quand elles se gorgent de notre sang? La ma­la­die de Lyme est la plus cé­lèbre: elle est ino­cu­lée par une tique conta­mi­née par la bac­té­rie Bor­re­lia burg­dor­fe­ri.

Et comme une mau­vaise nou­velle n’ar­rive ja­mais seule, il sem­ble­rait que ces ar­thro­podes aient des vel­léi­tés de tou­risme plus au nord. «Au Ca­na­da, en Suède, en Nor­vège, les tiques se ré­pandent, in­dique le pro­fes­seur Maar­ten Voor­douw, de l’Uni­ver­si­té de Neu­châ­tel. Au Ca­na­da, en 1990, un seul site était connu pour hé­ber­ger des tiques, près de To­ron­to. Au­jourd’hui, on en compte près de 200.» Ces ar­thro­podes, on le sait, ont une crois­sance li­mi­tée par les cli­mats froids. Les scien­ti­fiques soup­çonnent donc que leur mi­gra­tion vers le nord – d’en­vi­ron 50 ki­lo­mètres par an, grâce aux oi­seaux – est en par­tie liée au ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique. «Mais ce n’est pas si fa­cile de l’af­fir­mer.»

Le nombre de cas de ma­la­die de Lyme au Ca­na­da est pas­sé de 40 en 2004 à 682 en 2013. En Suisse, «se­lon l’Office fé­dé­ral de la san­té pu­blique, le nombre de per­sonnes contrac­tant une ma­la­die de Lyme chaque an­née se si­tue entre 9000 et 12000», es­time la Ligue suisse des per­sonnes at­teintes de ma­la­dies à tiques.

Cer­taines es­pèces ont été ob­ser­vées à des al­ti­tudes jus­qu’alors épar­gnées. En 2014, Ixodes ri­ci­nus, vec­teur de la ma­la­die de Lyme en Eu­rope, a ain­si été trou­vée dans les Alpes suisses, en re­la­tive abon­dance, jus­qu’à une al­ti­tude de 1400 mètres. «Ce tra­vail confirme la pro­gres­sion de ces tiques, du fait du chan­ge­ment cli­ma­tique», es­time la pro­fes­seure Ka­rine Chal­vet-Mon­fray, de l’Ins­ti­tut na­tio­nal de la re­cherche agro­no­mique (IN­RA) à Lyon.

En France, «dans le sud du pays, il y a moins de zones fa­vo­rables à l’es­pèce Ixodes ri­ci­nus. En re­vanche, une autre es­pèce de tique s’est ins­tal­lée, Hya­lom­ma mar­gi­na­tum. Or cette es­pèce peut trans­mettre la fièvre hé­mor­ra­gique de Cri­mée-Con­go, une ma­la­die sé­vère liée à un vi­rus», rap­porte Ka­rine Chal­vet-Mon­fray. En Es­pagne, en 2016, une per­sonne est dé­cé­dée de cette fièvre après une mor­sure de tique.

Des cas en aug­men­ta­tion

Une étude trou­blante est pa­rue le 1er mai aux Etats-Unis. Le New York Times s’est fait l’écho d’un rap­port des Centres amé­ri­cains pour le contrôle et la pré­ven­tion des ma­la­dies (CDC). Entre 2004 et 2016, ré­vèle cette agence, le nombre de cas de ma­la­dies trans­mises à l’homme par des in­sectes ou des aca­riens est pas­sé de 27000 à 96000 par an. Une aug­men­ta­tion sur­tout liée aux ma­la­dies trans­mises par des tiques. Se­lon les CDC, 300000 Amé­ri­cains se­raient tou­chés par la ma­la­die de Lyme chaque an­née – mais 35000 cas seule­ment sont diag­nos­ti­qués.

Le chan­ge­ment cli­ma­tique est certes en cause: les tiques peuvent dé­sor­mais se dé­ve­lop­per dans des ré­gions au­pa­ra­vant trop froides pour elles. Mais le recours aux tests diag­nos­tiques s’est aus­si ac­cru, ce qui a en­traî­né une aug­men­ta­tion des cas re­cen­sés.

Les tiques, par ailleurs, bé­né­fi­cient d’un ha­bi­tat plus fa­vo­rable. Les Etats-Unis ont ain­si re­plan­té les zones en pé­ri­phé­rie des villes. «En France, la sur­face des zones boi­sées a été mul­ti­pliée par deux de­puis 1900», re­lève Ma­ga­lie Re­né-Mar­tel­let, vé­té­ri­naire à l’IN­RA de Lyon. Par ailleurs, les on­gu­lés sont les hôtes nour­ri­ciers des tiques. «Les fe­melles adultes se gorgent de leur sang avant de pondre leurs oeufs sur le sol», ex­plique Ma­ga­lie Re­né-Mar­tel­let. Or la po­pu­la­tion des on­gu­lés a dou­blé en France de­puis les an­nées 1970: «Ils sont moins chas­sés et leurs pré­da­teurs sont moins nom­breux.»

«Cette es­pèce peut trans­mettre la fièvre hé­mor­ra­gique de Cri­mée-Con­go»

KA­RINE CHAL­VET-MON­FRAY, DE L’INS­TI­TUT FRAN­ÇAIS DE LA RE­CHERCHE AGRO­NO­MIQUE

«Aux Etats-Unis, on em­pêche les che­vreuils de s’ap­pro­cher des zones très fré­quen­tées par l’homme»

JEAN-FRAN­ÇOIS COS­SON, DE L’ÉCOLE NA­TIO­NALE VÉ­TÉ­RI­NAIRE DE MAI­SONS-ALFORT

«Pour au­tant, il ne suf­fit pas de ré­duire la po­pu­la­tion des che­vreuils pour voir le nombre de tiques chu­ter», aver­tit Jean-Fran­çois Cos­son, de l’Ecole na­tio­nale vé­té­ri­naire de Mai­sons-Alfort, près de Pa­ris. Dans l’attente d’un hy­po­thé­tique vac­cin ou de nou­veaux aca­ri­cides, il s’agit donc d’être un peu sub­til – et in­ven­tif. «Aux Etats-Unis, on em­pêche les che­vreuils de s’ap­pro­cher des zones très fré­quen­tées par l’homme. On les traite aus­si par des an­ti­pa­ra­si­taires bio­dé­gra­dables», in­dique le vé­té­ri­naire. Autre piste: la ges­tion éco­lo­gique des mi­lieux. Cer­tains amé­na­ge­ments pay­sa­gers, dans les mi­lieux très fré­quen­tés par l’homme, pour­raient faire chu­ter la po­pu­la­tion des tiques.

L’amé­na­ge­ment des jar­dins, en par­ti­cu­lier, est une prio­ri­té. «Près du tiers des per­sonnes mor­dues par des tiques le sont dans leur jar­din», sou­ligne Jean-Fran­çois Cos­son. Herbe ton­due, ta­pis de cailloux secs à proxi­mi­té des bar­rières, paillis de sa­pin sous les jeux pour en­fants sont au­tant de pistes. «L’ave­nir est à la lutte rai­son­née et in­té­grée», as­sure le cher­cheur.

(YURI SMITYUK\TASS VIA GET­TY IMAGES)

Une tique dans l’Ex­trême-Orient russe.

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