Les zones pro­té­gées sont nom­breuses… et sou­vent sous la me­nace de l’homme

Le Temps - - La une - DE­NIS DELBECQ @ef­fets­de­terre

L’être hu­main est très fort pour créer des zones pro­té­gées, beau­coup moins pour les sau­ve­gar­der. Près de 70% des 41 928 aires na­tu­relles pro­té­gées conti­nen­tales sont sous pres­sion hu­maine

Pour pal­lier le dé­clin mon­dial de la bio­di­ver­si­té, des zones pro­té­gées sont éta­blies de­puis une dé­cen­nie. Pro­blème? En­vi­ron un tiers de ces zones ne sont ap­pa­rem­ment pas tant pro­té­gées que ce­la. Adop­tée en 2008 par l’Union in­ter­na­tio­nale pour la conser­va­tion de la na­ture (UICN), la dé­fi­ni­tion des aires pro­té­gées semble pour­tant sans équi­voque. «C’est un espace géo­gra­phique clai­re­ment dé­fi­ni, re­con­nu, dé­dié et gé­ré, par des moyens lé­gaux ou autres, afin de fa­vo­ri­ser la conser­va­tion à long terme de la na­ture, des ser­vices ren­dus par les éco­sys­tèmes, et des va­leurs cultu­relles qui y sont liées.» Au­tre­ment dit, un espace où la bio­di­ver­si­té et les tra­di­tions peuvent pros­pé­rer sans me­nace.

Les mauvais élèves

Au­jourd’hui, près de 15% des terres émer­gées de la pla­nète ré­pondent aux cri­tères de l’UICN, leur ob­jec­tif étant d’at­teindre 17% en 2020. C’est par ailleurs dé­jà le cas pour 111 pays, se­lon un comp­tage très théo­rique. Car à en croire les tra­vaux pu­bliés ce ven­dre­di dans Science, près de 74 pays ne de­vraient pas fi­gu­rer dans cette liste, tant leurs aires pro­té­gées sont me­na­cées par les ac­ti­vi­tés hu­maines. Les ré­gions du monde les plus tou­chées sont l’Eu­rope de l’Ouest (no­tam­ment le Be­ne­lux, l’Al­le­magne et le sud de l’An­gle­terre) et le Ja­pon.

«Près de 70% des aires pro­té­gées n’échappent pas à la pres­sion hu­maine, ré­sume James Wat­son, cher­cheur à l’Uni­ver­si­té du Queensland (Aust­ra­lie) et ex­pert au­près de la So­cié­té mon­diale pour la conser­va­tion de la vie sau­vage (WCS). Il a di­ri­gé l’in­ven­taire in­édit pu­blié dans Science, qui porte sur la to­ta­li­té des 41928 aires pro­té­gées conti­nen­tales d’au moins cinq ki­lo­mètres car­rés. Faute de don­nées pré­cises, les ré­serves plus pe­tites — dont l’im­mense ma­jo­ri­té se trouvent en Eu­rope — ont été igno­rées. «Ce sont pro­ba­ble­ment des zones où la pres­sion est très forte puis­qu’elles sont en­cer­clées par les ac­ti­vi­tés hu­maines», in­dique Franck Cour­champ, du La­bo­ra­toire Eco­lo­gie, sys­té­ma­tique et évo­lu­tion, à Or­say (France).

Près de 33% des aires na­tu­relles pro­té­gées sont sou­mises à une forte pres­sion hu­maine et ne sont donc pas res­pec­tées. «C’est pro­ba­ble­ment pire que ce­la, car mes col­lègues se sont ap­puyés sur un in­di­ca­teur, l’em­preinte hu­maine, qui ne tient pas compte de nom­breux im­pacts hu­mains sur la bio­di­ver­si­té, comme le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, la pol­lu­tion ou les ac­ti­vi­tés illé­gales (bra­con­nage, or­paillage, etc.).»

Un ré­sul­tat «conser­va­teur»

L’em­preinte hu­maine est un ou­til pro­po­sé au dé­but des an­nées 2000 pour me­su­rer l’in­fluence hu­maine sur les éco­sys­tèmes, à ne pas confondre avec l’em­preinte éco­lo­gique qui cor­res­pond, quant à elle, à la consom­ma­tion des res­sources né­ces­saire à nos be­soins. Cet ou­til tient compte de la den­si­té de po­pu­la­tion, des voies de com­mu­ni­ca­tion (routes et pistes, lignes de che­min de fer, voies na­vi­gables), des ré­seaux élec­triques, des terres culti­vées, etc. Il se me­sure sur une échelle de 0 (pas ou peu d’in­fluence hu­maine) à 10. Le groupe de James Wat­son a fixé un seuil de 4, au-de­là du­quel la pres­sion hu­maine est consi­dé­rée comme forte. «De nom­breuses études ont mon­tré une grande cor­ré­la­tion entre l’em­preinte hu­maine et l’état de la na­ture tel que l’on peut le voir en ana­ly­sant des images sa­tel­lites, ex­plique James Wat­son. Mais il est vrai que cer­taines pres­sions hu­maines ne se voient pas sur ces images. Notre ré­sul­tat est donc conser­va­teur.»

Un conser­va­tisme d’au­tant plus in­quié­tant que la pres­sion hu­maine ne cesse d’aug­men­ter: si les aires de créa­tion les plus ré­centes semblent mieux ré­sis­ter, l’em­preinte hu­maine a grim­pé de 55% dans la moi­tié des aires pro­té­gées qui exis­taient en 1992, l’an­née du Som­met de la Terre de Rio.

«Ce n’est pas très éton­nant, sou­ligne Franck Cour­champ. Dans beau­coup d’aires pro­té­gées, on a lais­sé se dé­ve­lop­per la dé­mo­gra­phie et les ac­ti­vi­tés.» Les Etats ont en ef­fet du mal à con­ci­lier la pro­tec­tion de la bio­di­ver­si­té et le né­ces­saire dé­ve­lop­pe­ment de leurs ter­ri­toires. «En Aust­ra­lie, on au­to­rise des mines de char­bon et d’ura­nium dans des aires pro­té­gées, c’est to­ta­le­ment ab­surde, s’in­surge James Wat­son. Dès que l’on au­to­rise une ac­ti­vi­té dans une aire pro­té­gée, rien ne peut em­pê­cher la pres­sion hu­maine de s’exer­cer. Dans une fo­rêt, chaque voie de com­mu­ni­ca­tion ou­verte fa­vo­rise en­suite la dé­fo­res­ta­tion, le bra­con­nage, l’or­paillage. On ne conser­ve­ra pas la bio­di­ver­si­té de cette ma­nière.»

Pour Franck Cour­champ, le tou­risme peut in­ci­ter les po­pu­la­tions lo­cales à mieux pré­ser­ver leur pa­tri­moine na­tu­rel, à condi­tion qu’il ne soit pas trop im­por­tant. «L’éco­tou­risme peut les ai­der à prendre conscience qu’un ani­mal ou un arbre ont plus de va­leur vi­vants que morts, par exemple. Mais ce­la ne suf­fi­ra pas si les dé­ci­deurs n’ap­prennent pas à dé­pas­ser les in­té­rêts éco­no­miques et po­li­tiques à court terme pour prendre en­fin en compte le bé­né­fice de la bio­di­ver­si­té pour leur po­pu­la­tion et toute l’hu­ma­ni­té.»

Dans le parc na­tio­nal de Da­do­hae­hae­sange, en Co­rée du Sud, une na­ture cer­née par les ac­ti­vi­tés hu­maines. «En Aust­ra­lie, on au­to­rise des mines de char­bon et d’ura­nium dans des aires pro­té­gées» JAMES WAT­SON, CHER­CHEUR À L’UNI­VER­SI­TÉ DU QUEENSLAND

(YANN ARTHUS-BER­TRAND)

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