Do­nald Trump as­somme les en­tre­prises étran­gères

Le pré­sident mul­ti­plie les me­sures contre des en­tre­prises étran­gères qui pac­ti­se­raient avec les en­ne­mis de l’Amé­rique

Le Temps - - La une - VA­LÉ­RIE DE GRAFFENRIED @VdeG­raf­fen­ried

Sanc­tions russes, dé­non­cia­tion de l’ac­cord sur le nu­cléaire ira­nien, taxes sur l’acier et l’alu­mi­nium, im­por­ta­tions de Chine me­na­cées… Les ré­centes dé­ci­sions éco­no­mi­co-po­li­tiques de l’ad­mi­nis­tra­tion Trump donnent des sueurs froides aux en­tre­prises

«Les guerres com­mer­ciales sont bonnes et fa­ciles à ga­gner», twee­tait le pré­sident amé­ri­cain, Do­nald Trump, dé­but mars. Et, de fait, les mul­tiples sanc­tions éco­no­miques dé­ci­dées par son ad­mi­nis­tra­tion de­puis deux mois ins­taurent un nou­veau rap­port de force et ac­croissent la pres­sion sur les en­tre­prises étran­gères.

Exemple: l’Union eu­ro­péenne est pour l’heure exemp­tée d’une par­tie des taxes doua­nières amé­ri­caines sur ses ex­por­ta­tions d’acier et d’alu­mi­nium. Mais ce ré­gime de­vrait prendre fin avec le mois de mai. C’est une ba­taille fé­roce, avec des Eu­ro­péens qui re­fusent de «né­go­cier avec un pis­to­let sur la tempe».

Pour­tant, des moyens existent pour ré­pondre aux sanc­tions ex­tra­ter­ri­to­riales amé­ri­caines, comme ar­rê­ter de pas­ser par des lignes de cré­dit en dol­lars pour les con­trats in­ter­na­tio­naux. Mais la mise en oeuvre de telles me­sures au sein de l’UE s’an­nonce dif­fi­cile, même si «ces pré­ten­tions ex­tra­ter­ri­to­riales des Amé­ri­cains sont in­ac­cep­tables du point de vue du droit in­ter­na­tio­nal», ex­plique Marcelo Ko­hen, pro­fes­seur de droit in­ter­na­tio­nal à l’Ins­ti­tut uni­ver­si­taire de hautes études in­ter­na­tio­nales et du dé­ve­lop­pe­ment de Ge­nève.

De son cô­té, la Suisse dit être en contact avec les EtatsU­nis et par exemple de­man­der que les en­tre­prises hel­vé­tiques ayant des re­la­tions avec l’Iran soient exemp­tées de sanc­tions se­con­daires.

«Il se­rait ju­di­cieux que la Suisse fasse front com­mun avec l’UE» VINCENT SUBILIA, DI­REC­TEUR GÉ­NÉ­RAL AD­JOINT DE LA CHAMBRE DE COM­MERCE, D’IN­DUS­TRIE ET DES SER­VICES DE GE­NÈVE

Quand le mar­teau pro­tec­tion­niste de Do­nald Trump re­tombe, il peut faire mal. Très mal. Ces der­nières se­maines, le pré­sident amé­ri­cain, gui­dé par sa maxime «Ame­ri­ca First», a mul­ti­plié les me­sures tou­chant de plein fouet des en­tre­prises étran­gères. Sanc­tions russes, dé­non­cia­tion de l’ac­cord sur le nu­cléaire ira­nien, taxes sur l’acier et l’alu­mi­nium, im­por­ta­tions de Chine me­na­cées: Do­nald Trump donne le ton et im­pose un nou­veau rap­port de force. Ses «par­te­naires» étran­gers tremblent et tentent d’ob­te­nir des dé­ro­ga­tions.

Me­sures «dé­loyales»

A quoi rime cette salve de sanc­tions? Les ef­fets concrets res­tent en­core dif­fi­ciles à me­su­rer: des trac­ta­tions ar­dues sont en cours dans de nom­breux sec­teurs. Wa­shing­ton et Pé­kin viennent par exemple de re­prendre ce jeu­di des né­go­cia­tions cru­ciales, alors que de nou­velles sanc­tions amé­ri­caines pour­raient en­trer en vi­gueur le 22 mai. La Mai­son-Blanche a des re­ven­di­ca­tions éle­vées: une ré­duc­tion de 200 mil­liards de dol­lars du dé­fi­cit com­mer­cial des Etats-Unis avec la Chine, qui at­teint 375 mil­liards en 2017. Trump dé­nonce un «vol de pro­prié­té in­tel­lec­tuelle» et les «cen­taines de mil­liards de dol­lars» faits sur le dos des Amé­ri­cains.

Le pré­sident as­sure adop­ter des me­sures de ré­tor­sion contre des pra­tiques com­mer­ciales «dé­loyales» qui nuisent à l’in­dus­trie amé­ri­caine. C’est une des pro­messes de cam­pagne qu’il par­vient à te­nir. A tra­vers ce dé­fer­le­ment d’an­nonces, il confirme sa vo­lon­té de bous­cu­ler les règles com­mer­ciales mon­diales. Avec les sanc­tions, l’im­pré­vi­sible Trump tient une puis­sante arme entre les mains, même si le risque de sur­en­chère peut s’avé­rer no­cif.

Son mar­teau s’abat en deux temps. Il y a d’abord la me­nace, qui peut s’ap­pa­ren­ter à du bluff ou à une vo­lon­té de faire du buzz, puis l’an­nonce d’ex­cep­tions, qui re­donne es­poir aux en­tre­prises vi­sées. Une stra­té­gie qui tra­duit l’art de «né­go­cier» du pré­sident amé­ri­cain. Le pré­sident du Conseil eu­ro­péen, Do­nald Tusk, pré­fère par­ler d’at­ti­tude «ca­pri­cieuse» de l’ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine. Con­trai­re­ment à la Chine, l’UE est en­core exemp­tée des taxes doua­nières amé­ri­caines de 25% sur ses ex­por­ta­tions d’acier et de 10% sur celles d’alu­mi­nium. Mais ce ré­gime n’est va­lable que jus­qu’à fin mai. Et la ba­taille est fé­roce, les Eu­ro­péens, qui visent une exemp­tion per­ma­nente, re­fu­sant de «né­go­cier avec un pis­to­let sur la tempe». L’image en dit long sur le rap­port de force en­ga­gé.

Dans le dos­sier du nu­cléaire ira­nien, l’at­ti­tude est la même. Les Etats-Unis adoptent une dé­ci­sion uni­la­té­rale et ré­in­tro­duisent des sanc­tions qui af­fec­te­ront des en­tre­prises étran­gères, no­tam­ment européennes.

«Dès que les Etats-Unis au­ront ré­ta­bli les se­con­da­ry sanc­tions [qui visent les en­ti­tés com­mer­çant avec l’Iran], nous n’au­rons plus la pos­si­bi­li­té de res­ter une mul­ti­na­tio­nale» si To­tal conti­nue de faire com­merce avec l’Iran, a sou­li­gné jeu­di Pa­trick Pouyanné, PDG du groupe pé­tro­lier fran­çais, lors d’une in­ter­ven­tion à Wa­shing­ton.

Ces sanc­tions «im­pliquent que le pré­sident amé­ri­cain peut dé­ci­der que To­tal n’ait plus ac­cès aux banques amé­ri­caines et je ne peux di­ri­ger une en­tre­prise pré­sente dans une cen­taine de pays sans ac­cès aux banques amé­ri­caines, car 90% du fi­nan­ce­ment de To­tal est lié aux banques amé­ri­caines. Il peut aus­si or­don­ner aux in­ves­tis­seurs de ne plus pla­cer d’ar­gent dans To­tal, mais près de 35% de mes ac­tion­naires sont Amé­ri­cains et je ne peux pas me per­mettre de les perdre, a-t-il ajou­té, ci­té par l’agence AFP. Ce sont les règles du jeu et nous de­vons les res­pec­ter pour le meilleur in­té­rêt de l’en­tre­prise.»

Marcelo Ko­hen, pro­fes­seur de droit in­ter­na­tio­nal à l’Ins­ti­tut uni­ver­si­taire de hautes études in­ter­na­tio­nales et du dé­ve­lop­pe­ment de Ge­nève, qua­li­fie la me­nace de sanc­tions contre des en­tre­prises étran­gères qui concluent des con­trats avec l’Iran d’«illi­cite». «Ces pré­ten­tions ex­tra­ter­ri­to­riales des Amé­ri­cains sont in­ac­cep­tables du point de vue du droit in­ter­na­tio­nal», com­mente-il.

Do­nald Trump n’en a cure. Il semble dé­ci­dé à pour­suivre sa po­li­tique agres­sive. «Les guerres com­mer­ciales sont bonnes et fa­ciles à ga­gner», twee­tait-il dé­but mars. L’in­ca­pa­ci­té des Eu­ro­péens à faire front com­mun pour ri­pos­ter pour­rait bien lui don­ner raison.

«Les guerres com­mer­ciales sont bonnes et fa­ciles à ga­gner» DO­NALD TRUMP DANS UN TWEET, DÉ­BUT MARS

(ATTA KENARE/AFP)

Une che­mi­née du pro­jet South Pars sur la côte ira­nienne du golfe Per­sique. Le groupe fran­çais To­tal a an­non­cé son pos­sible re­trait de la tranche 11 du pro­jet, va­lant 4,8 mil­liards de dol­lars, à cause des sanc­tions amé­ri­caines.

Newspapers in French

Newspapers from Switzerland

© PressReader. All rights reserved.