Les cordes sen­sibles de Ba­hur Ghazi

Le mu­si­cien sy­rien vit en Suisse de­puis sept ans. Sa mu­sique est le témoin lu­mi­neux d’une odys­sée chao­tique. Mar­di, il joue dans les lo­caux du «Temps»

Le Temps - - La une - AR­NAUD RO­BERT

Il a ap­pris à jouer de l’oud en par­fait au­to­di­dacte dès l’âge de 11 ans, avant que les maîtres ira­kiens de cet ins­tru­ment à cordes pin­cées ne le prennent sous leur aile. Lui est Sy­rien: Ba­hur Ghazi a quit­té son pays en ruine pour la Suisse, plus pré­ci­sé­ment pour les Gri­sons. Là, il col­la­bore avec une foule d’ar­tistes ve­nus de tous les ho­ri­zons – jazz, mu­siques po­pu­laires, élec­tro. Il joue­ra mar­di pro­chain dans les lo­caux du Temps.

Il se sou­vient par­fai­te­ment du jour où Ha­fez el-As­sad est mort, en 2000. Il avait 12 ans, il était oc­cu­pé avec sa mère à fabriquer un pou­lailler dans le jar­din. «Nous avions dé­cou­vert quelques an­nées plus tôt les dé­bris d’un jet des forces is­raé­liennes que l’ar­mée sy­rienne avait des­cen­du. Nous avions dé­ci­dé d’uti­li­ser un ai­le­ron en guise de toit.» Chez les Ghazi, par pru­dence, on ne parle ni re­li­gion ni po­li­tique. Le grand frère entre. Il de­mande: «Vous sa­vez qui est mort?» La mère fond en larmes. Sou­dain tout change. On joue du Bee­tho­ven à la ra­dio. Des haut­par­leurs dans la rue an­noncent le couvre-feu. La pe­tite ville de pro­vince, à la fron­tière jor­da­nienne, feint le deuil; les fa­milles sortent avec em­pres­se­ment leur dra­peau noir. Le pré­sident s’est éteint, c’est la ter­reur qui règne.

On avait dé­ci­dé de ne pas évo­quer trop le grand dé­la­bre­ment de son pays, les morts qu’on ne compte plus, une guerre mé­ta­sta­sée dont le monde com­mence tout juste à me­su­rer le prix. On avait dé­ci­dé de par­ler de ce son fra­gile, d’une clar­té sèche, de cette vir­tuo­si­té qui est l’arme des braves, d’un luth arabe qu’on n’aime ja­mais tant que lors­qu’il ré­sonne dans la so­li­tude. On vou­lait pré­sen­ter d’abord Ba­hur Ghazi pour ce qu’il est: un ex­tra­or­di­naire mu­si­cien qui vit en Suisse de­puis sept ans et vient de sor­tir un pre­mier al­bum au jazz orien­tal. Mais son groupe lui-même s’ap­pelle Pal­my­ra, du nom d’une ville qui ne si­gni­fie plus le car­re­four des cultures mais la des­truc­tion par de pe­tits ico­no­clastes à barbe. Et toute la vie de Ba­hur, même dans ses cas­cades heu­reuses et ses ré­vo­lu­tions in­tran­quilles, est le pro­duit d’une his­toire ré­gio­nale qui s’écrit en­core.

Rem­plir le vide

Il y a en Ba­hur le goût d’un pa­ra­dis per­du. Il se rap­pelle la ri­vière qui cou­lait près de chez lui, les odeurs de nour­ri­ture, le va­carme de la fra­trie – il est le on­zième à naître: «Nous nous sen­tions pro­té­gés de tout, mon père était un in­tel­lec­tuel. Il me ré­ci­tait des poèmes vieux de mille ans, comme ceux d’Al-Mu­ta­nab­bi où il est dit qu’il offre des mu­siques aux sourds et des images aux aveugles.»

A l’au­tomne, ils ré­coltent les olives en fa­mille. Ba­hur chante de­puis les plus hautes branches des arbres. Et puis tout bas­cule. Le père meurt sou­dai­ne­ment. Ba­hur a 11 ans, il part à Alep avec sa soeur pour ac­qué­rir un luth; ils tra­versent le pays dans un bus qui me­nace à chaque virage de se re­tour­ner: «J’ignore pour­quoi j’ai été ob­sé­dé à tel point par l’oud. J’avais be­soin de sen­tir quelque chose, de rem­plir ce vide im­mense. La mu­sique a fait ce­la.»

Ba­hur Ghazi joue seul, ap­prend seul, la nuit, le jour, dans les champs. Il est un au­to­di­dacte qui s’est choi­si un maître ira­kien. «J’ai en­ten­du à la ra­dio le son de Na­seer Sham­ma et ma vie a chan­gé. Il me fal­lait tout avoir de lui, ses cas­settes, les ar­ticles qui men­tion­naient son nom. Il était pour moi comme Mi­chael Jack­son pou­vait être pour les autres ado­les­cents.» Na­seer Sham­ma pro­vient de la meilleure école d’oud au monde, celle de Bag­dad, il est le fruit d’une li­gnée de trans­for­ma­teurs dont son propre maître, Mou­nir Ba­chir, est le pion­nier. Il est aus­si un ex­pres­sion­niste en­ga­gé qui a mis en mu­sique le son des bombes sur l’Irak et dont la car­rière ne s’est pra­ti­que­ment vé­cue qu’en exil, en par­ti­cu­lier au Caire où il a fon­dé la Mai­son du luth arabe. Entre le pe­tit au­to­di­dacte or­phe­lin du sud de la Sy­rie et le maître ira­kien, il y a un tel gouffre que la ren­contre semble im­pos­sible. Mais la soeur de Ba­hur tra­vaille à la té­lé­vi­sion na­tio­nale et elle ap­prend que Sham­ma va se pro­duire à Da­mas. Elle lui dé­gote un ti­cket.

«A la fin du concert, je me suis avan­cé vers lui. Je lui ai fait écou­ter ce que je fai­sais. Il m’a dit que j’avais be­soin d’un meilleur ins­tru­ment et d’une école. Et il m’a in­vi­té au Caire.» Ba­hur a 17 ans, l’ho­ri­zon s’ouvre. Sham­ma fi­nance per­son­nel­le­ment ses études. Le Caire est de­ve­nu, pour des raisons géo­po­li­tiques et grâce à la paix re­la­tive qui y règne, le centre ab­so­lu pour la mu­sique clas­sique arabe. Ba­hur Ghazi avance à la vi­tesse de la lu­mière. Et puis la place Tah­rir s’anime.

Avec des jazz­men alé­ma­niques, le lu­thiste in­vente une mu­sique aux ponts sus­pen­dus, une mu­sique de trans­port, d’outre-fron­tière Ba­hur Ghazi a bap­ti­sé son groupe Pal­my­ra, évo­ca­tion du car­re­four des cultures qu’était la ville sy­rienne avant la guerre.

La Suisse comme île de paix

Les ré­vo­lu­tions qui pointent sus­citent chez le jeune Sy­rien un es­poir énorme. Il se rend en­core en mars 2011 à Alep pour don­ner un ré­ci­tal – des en­fants viennent d’être em­pri­son­nés parce qu’ils ont écrit sur un mur «C’est votre tour, doc­teur», en guise d’aver­tis­se­ment à Ba­char el-As­sad. C’est la der­nière fois que Ba­hur voit la Sy­rie, l’Egypte elle-même s’ins­talle dans le chaos, il re­joint la Suisse grâce à des connais­sances qui l’ac­cueillent: «De­puis mon en­fance, j’avais de ce pays l’image d’une ex­tra­or­di­naire île de paix pleine de mon­tagnes et de cou­teaux. J’étais heu­reux d’ar­ri­ver là.»

Ba­hur Ghazi s’ins­talle dans cette Suisse de la Suisse que sont les Gri­sons, il vit avec une au­toch­tone qui danse le fla­men­co et vient de lui don­ner une fille: Lu­na. La fa­mille de Ba­hur est épar­pillée entre la Jor­da­nie, la Suède, le Ve­ne­zue­la ou Du­baï. Avec des jazz­men alé­ma­niques, dont l’ac­cor­déo­niste Pa­tri­cia Drae­ger ou les frères Si­se­ra, le lu­thiste in­vente une mu­sique aux ponts sus­pen­dus, une mu­sique de trans­port, d’outre-fron­tière, au ly­risme ir­ra­diant. Lui qui a pas­sé sa vie à n’ai­mer que le clas­sique, il tra­vaille dé­sor­mais avec le mu­si­cien Eliyah Rei­chen sur des pièces po­pu­laires, re­lues à l’aune de l’élec­tro­nique. Il a trou­vé son re­fuge. Quelque chose dit que son che­min ne fait que com­men­cer.

(SOBLUE WEINA)

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