«Une Russe, ça se drague comme ça»

Le Temps - - Conversation - CA­THE­RINE FRAMMERY @cfram­me­ry

Com­ment avoir sa chance avec une femme russe: c’était le thème d’un cha­pitre du ma­nuel re­mis par l’As­so­cia­tion ar­gen­tine de foot­ball lors d’un stage de pré­paration au Mon­dial. Im­mense tol­lé et ré­tro­pé­da­lage d’ur­gence, dans ce pays en­core très ma­cho

«Les femmes russes, comme toutes les femmes du monde, ac­cordent beau­coup d’at­ten­tion au fait que tu sois propre, que tu sentes bon et que tu sois bien ha­billé. […] Les femmes russes n’aiment pas être consi­dé­rées comme des objets. Comme elles sont belles, beau­coup d’hommes veulent juste cou­cher avec elles. Peut-être qu’elles le veulent aus­si, mais ce sont aus­si des per­sonnes qui veulent se sen­tir im­por­tantes et uniques. […] Les femmes russes n’aiment pas les hommes en­nuyeux. […] Elles aiment que les hommes prennent les de­vants.»

On ima­gine la sur­prise des par­ti­ci­pants – jour­na­listes, ma­na­gers, en­traî­neurs – au stage «Langue et culture russes» or­ga­ni­sé mar­di par l’As­so­cia­tion ar­gen­tine de foot­ball (AFA) de­vant les sté­réo­types les plus rin­gards fi­gu­rant dans le ma­nuel de pré­paration à la Coupe du monde de foot­ball, qui com­mence le 14 juin en Rus­sie. Ni une ni deux, plu­sieurs jour­na­listes prennent des pho­tos et les pu­blient sur Twit­ter. En quelques mi­nutes, le pre­mier tweet de Na­cho Ca­tul­lo est par­ta­gé 591 fois, et gé­nère 683 «like».

L’émoi est tel sur les ré­seaux so­ciaux que les for­ma­teurs s’en rendent compte pen­dant le cours même. Ils com­prennent la gaffe et re­prennent les ma­nuels, que les par­ti­ci­pants ré­cu­pé­re­ront un peu plus tard, mais ex­pur­gés du cha­pitre «Que faire pour avoir sa chance avec une femme russe». Trop tard, la po­lé­mique est lan­cée, avec des mil­liers de blagues par­fois dou­teuses et de mes­sages en­flam­més sur le ré­seau pour dé­non­cer le sexisme, le ma­chisme et les pré­ju­gés d’une des or­ga­ni­sa­tions les plus po­pu­laires et im­por­tantes d’Ar­gen­tine.

«Ça me contra­rie qu’un ca­hier de l’AFA de­mande aux gars de a) se la­ver, b) por­ter des vê­te­ments propres, c) ne pas par­ler de sexe et d) res­pec­ter la femme, pour avoir une chance de conquête. Ils vont se faire une her­nie avec tous ces ef­forts», plai­sante Mau­ro. «Les filles qui voyagent en Rus­sie re­çoivent des conseils sur la fa­çon de dra­guer les gar­çons? Les gays, les trans­genres? A l’AFA, on est plus stu­pide que ma­cho ou l’in­verse?» conti­nue Ariel. «Nous mé­ri­tons le pire! Mau­dit pa­triar­cat», dé­nonce Lean­dro. «Ce ma­nuel dans un pays où toutes les 30 heures une femme est tuée! Jus­qu’où al­lons­nous conti­nuer à re­cu­ler en tant que so­cié­té? La­men­table», gronde Ro­mi­da de la Fuente. L’AFA a de­puis pré­sen­té des ex­cuses, par­lant de pages pro­ve­nant d’un blog im­pri­mées «par er­reur». Son pré­sident est al­lé s’ex­pli­quer à l’ins­ti­tut cultu­rel russe de Bue­nos Aires et le res­pon­sable du ma­nuel a dé­mis­sion­né. L’af­faire a d’au­tant plus de ré­so­nance dans le pays que le fé­mi­nisme y ex­plose. Bue­nos Aires a ac­cueilli en 2015 la plus grande marche de femmes ja­mais or­ga­ni­sée en Amé­rique du Sud, qui ont dé­fi­lé pour dé­non­cer le ma­chisme am­biant et les vio­lences faites aux femmes. Dans les ma­ni­fes­ta­tions, les jeunes Ar­gen­tines sont tou­jours plus nom­breuses à por­ter un fou­lard vert, em­blème de la lutte pour le droit à l’avor­te­ment, tou­jours in­ter­dit, et de­ve­nu sym­bole de la cause des femmes. Et au dé­but du mois de mai, un lâ­cher de sou­tiens-gorge a été or­ga­ni­sé de­vant le Mi­nis­tère de l’édu­ca­tion pour pro­tes­ter contre le ren­voi chez elle d’une ly­céenne qui n’en por­tait pas sous une longue robe.

Une prise de conscience pré­sente der­rière les lec­tures au deuxième de­gré du ma­nuel: «In­croyable. Ils disent clai­re­ment que le res­pect n’est que pour les femmes russes», iro­nise Fede Su­ka. «Pour l’AFA, les femmes russes ne sont pas des objets, ce sont des per­sonnes. C’est fou, n’est-ce pas? Parce que lors­qu’un joueur ar­gen­tin bat sa femme à mort ici, rien ne se passe, il n’est même pas sanc­tion­né», conclut froi­de­ment un autre in­ter­naute.

(DR)

Cap­ture d’écran de la cou­ver­ture du ma­nuel dis­tri­bué lors du stage de l’As­so­cia­tion ar­gen­tine de foot­ball.

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