L’ave­nir est à la pomme sé­chée po­lo­naise au goût de ba­nane

Le Temps - - Conversation - ALEXIS FAVRE COPRODUCTEUR D’«IN­FRA­ROUGE» (RTS) @alexis­favre

J’avais presque fi­ni par les croire. Il faut dire qu’ils avaient bien fait les choses. Chez Mi­gros, des sa­lades es­tam­pillées «de la ré­gion». Avec, en prime, le nom du pro­duc­teur. En l’oc­cur­rence, Jean-Luc Pe­co­ri­ni, à Troi­nex, et son ram­pon ge­ne­vois. Et si je pré­fé­rais la rou­gette, je pou­vais me ra­battre sur celle de Ber­nard Ja­nin & fils, à Per­ly. De la bonne feuille du cru, ga­ran­tie conscience ir­ré­pro­chable. Chez Coop aus­si: «ma ré­gion» à tous les étages. On m’avait pré­sen­té La­dy, à Er­gisch (VS), et Hei­di, à Sch­wan­den (GL), ru­ti­lantes ru­mi­nantes à cornes, à qui je de­vrais dé­sor­mais mon bon bol de lait quo­ti­dien. Et puis on le­vait le pied sur les roses ké­nyanes éle­vées au ké­ro­sène, on pré­fé­rait dé­sor­mais les fleurs en pot de chez Ger­ber, à Trey (VD), juste à cô­té.

Cette fois, c’était la bonne. On ne man­ge­rait plus de cre­vettes belges dé­cor­ti­quées au Ma­roc et ré­im­por­tées par ca­mion. Au creux de l’hi­ver, fi­ni la coeur de boeuf gor­gée de so­leil. Re­tour au bon sens. L’ave­nir se­rait lo­cal, rai­son­né, res­pon­sable. Et au pays des lacs po­tables et des gé­ra­niums sub­ven­tion­nés, les géants de la grande dis­tri­bu­tion mè­ne­raient la danse ver­tueuse. Sou­ve­nez-vous: Stress l’avait rap­pé il y a long­temps dé­jà, pour Coop: «Les grands dis­cours c’est bien mais les pe­tits gestes c’est mieux / La dif­fé­rence on doit la faire au­jourd’hui, car on le peut», et pa­ta­ti, et pa­ta­ta (bio). La chan­son s’ap­pe­lait On n’a qu’une Terre. «Un énorme suc­cès», ju­bi­lait le res­pon­sable mar­ke­ting. Du coup, le rap­peur et le dis­tri­bu­teur en avaient re­mis une couche, avec C’est réel: «On fait tous par­tie du même cycle / Mais l’homme veut im­po­ser son rythme / On construit, sur­pro­duit, pousse la na­ture à ses li­mites.»

Alors j’étais confiant, sa­me­di, en ar­ri­vant à la caisse avec mon fils de 3 ans. J’étais ras­su­ré. Les dé­lires de l’agroa­li­men­taire, dans quelques an­nées, il en au­rait tout juste en­ten­du par­ler. Et voi­là que sa pe­tite main toute saine at­trape un jo­li pa­quet vert. Bien sûr mon ché­ri, on le prend, qu’est-ce que c’est? «Un pro­duit Coop JaMaDu, re­com­man­dé par des en­fants, des pa­rents et des ex­perts», me ren­seigne l’em­bal­lage. Qui ajoute qu’il «est im­por­tant que les en­fants mangent équi­li­bré». Su­per! Vive le nou­veau monde! Et qu’est-ce que c’est? Des dés de pommes au goût de ba­nane [sic] pro­duits en Po­logne et ven­dus dans un sa­chet plas­tique? Ah. Euh… non, en fait. On va le lais­ser, merci. Mais non, ché­ri, ne pleure pas… Je te pro­mets que ça va al­ler! C’est écrit là, sur la pu­bli­ci­té.

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