En haute mer, un abri pour les nau­fra­gées

Sur les routes de l’exil, les femmes paient gé­né­ra­le­ment le plus lourd tri­but, en par­ti­cu­lier quand leur che­min passe par la Li­bye. A bord du na­vire hu­ma­ni­taire Aqua­rius, un espace leur est ré­ser­vé

Le Temps - - International - ADRIÀ BUDRY CARBÓ (TEXTE), CA­MILLE PAGELLA (PHO­TO), DE RE­TOUR DE MÉ­DI­TER­RA­NÉE @AdriaBu­dry

Vic­to­ria n'a ja­mais ces­sé de croire en sa bonne étoile. Même après avoir pas­sé plus de huit heures sur une em­bar­ca­tion de for­tune au mi­lieu de la Mé­di­ter­ra­née, avant d'être re­pê­chée par une ONG, puis trans­fé­rée sur le na­vire hu­ma­ni­taire Aqua­rius. Comme cette jeune ni­gé­riane de 21 ans, les femmes sont tou­jours plus nom­breuses à ten­ter de re­joindre l'Eu­rope par la mer. Ce sont aus­si elles qui paient le plus lourd tri­but, en par­ti­cu­lier quand le che­min de l'exil est tor­tueux et passe par la Li­bye.

Ce di­manche de mai, la bonne étoile de Vic­to­ria s'est pré­sen­tée aux au­rores sous la forme d'un pe­tit voi­lier nom­mé As­tral et bat­tant pa­villon bri­tan­nique. Le sau­ve­tage opé­ré par l'ONG ProAc­ti­va Open Arms lui a pro­ba­ble­ment sau­vé la vie, ain­si qu'aux 104 autres per­sonnes qui dé­ri­vaient avec elle 25 milles nautiques (46 ki­lo­mètres) au nord-est de Tri­po­li.

Mais Vic­to­ria, qui a sur­vé­cu à trois jours de tra­ver­sée du dé­sert avant de re­joindre la Li­bye, est une dure à cuire. Et qu'im­porte s'il faut en­core chan­ger de ba­teau, qu'im­porte s'il faut pa­tien­ter quelques jours en mer avant de pou­voir ac­cos­ter dans un port ita­lien. «Cal­mez-vous, per­sonne n'a en­vie d'al­ler en Li­bye», la jeune fille ac­cueille avec une pointe de sar­casme la ru­meur qui s'est sou­dai­ne­ment ré­pan­due par­mi les mi­grants sur les «vé­ri­tables» in­ten­tions de l'équi­page de cet étrange ba­teau orange nom­mé Aqua­rius. «On est dans les eaux in­ter­na­tio­nales», sou­ligne-t-elle en s'adres­sant cette fois au jour­na­liste. «Ils [les Li­byens, ndlr] ne peuvent plus rien nous faire ici.»

A bord de l'Aqua­rius, les femmes re­pré­sentent entre 14 et 16% des nau­fra­gés. Les deux ONG qui af­frètent le ba­teau – SOS Mé­di­ter­ra­née et Mé­de­cins sans fron­tières (MSF) – leur consacrent un espace ré­ser­vé: le shel­ter ou l'abri, en fran­çais.

L'Aqua­rius, conçu pour sau­ver des pê­cheurs en mer du Nord, n'a pas eu be­soin de ré­no­va­tion. Il comp­tait dé­jà ce grand espace vide don­nant sur une se­conde cli­nique et pou­vant ac­cueillir jus­qu'à 70 ou 100 per­sonnes. L'oc­ca­sion, pour le per­son­nel mé­di­cal et les sau­ve­teurs, d'of­frir un toit aux femmes et aux en­fants le temps de la tra­ver­sée qui peut du­rer entre un jour et de­mi et deux jours. Les hommes dorment sur le pont, uni­que­ment pro­té­gés par des bâches.

Si les jour­nées de la ma­jo­ri­té des femmes et en­fants sont ryth­mées par ces al­lers-re­tours entre le pont et leur abri, cer­taines n'en sor­ti­ront qu'une fois le ba­teau amar­ré en sécurité. «L'idée n'est pas de sé­pa­rer mais de leur of­frir un abri où se re­po­ser. Les femmes qui sont ve­nues avec leur ma­ri sont libres de les re­joindre la jour­née», dé­fend Ste­fa­nie Hof­stet­ter. La jeune tren­te­naire est la sage-femme de l'Aqua­rius. Le ba­teau compte aus­si un doc­teur mais, dans le shel­ter, c'est elle qui com­mande, même si la ti­mide Ba­va­roise pré­fère se qua­li­fier de «sage-femme à tout faire» (all roun­ded mid­wife).

Il vaut mieux être po­ly­va­lent pour tra­vailler sur l'Aqua­rius dont les pa­tients sont mar­qués par des sé­quelles phy­siques et psy­cho­lo­giques. Par­mi les sources de pré­oc­cu­pa­tion: le dé­pis­tage des ma­la­dies sexuel­le­ment trans­mis­sibles liées à d'éven­tuels viols, comme l'hé­pa­tite B, la sy­phi­lis ou l'iden­ti­fi­ca­tion des per­sonnes à risque pour le VIH (faute de ca­pa­ci­té, le dé­pis­tage du si­da est, lui, ef­fec­tué à terre).

Autre ur­gence pour le per­son­nel mé­di­cal de MSF: la sta­bi­li­sa­tion des gros­sesses qui concerne un dixième des femmes. «On peut se de­man­der pour­quoi faire un voyage aus­si dan­ge­reux quand on at­tend un en­fant, ad­met Ste­fa­nie Hof­stet­ter. En réa­li­té, ces gros­sesses ne sont sou­vent pas choi­sies. Ces femmes fuient.»

A l'in­té­rieur de «l'abri», l'ombre et le si­lence dé­tonnent avec le so­leil cui­sant et le brou­ha­ha in­ces­sant du pont. Les femmes s'y changent tran­quille­ment, en­lèvent leur hi­jab et dis­cutent entre elles. Ma­riam est mé­ta­mor­pho­sée. Le soir de son trans­fert sur l'Aqua­rius, cette jeune mère ma­ro­caine était trop faible pour se dé­pla­cer seule, consé­quence d'une longue odys­sée faite de pri­va­tions. Con­trai­re­ment à 64% des femmes, elle voyage avec son ma­ri Yas­sine et Mo­ham­med, leur fils de deux ans qui est en­core trop pe­tit pour faire des châteaux en Le­go avec les autres en­fants.

«I will make it»

Li­lo Briss­lin­ger, l'une des mé­dia­trices cultu­relles ara­bo­phones de MSF, prend, elle, le temps d'écou­ter l'his­toire de Ji­han et Mou­na. Ces deux soeurs égyp­tiennes ont sui­vi leurs ma­ris qui ont trou­vé du tra­vail en Li­bye avant la chute de Mouam­mar Kadha­fi. Elles y sont res­tées sept ans, jus­qu'à ce que la vie de­vienne im­pos­sible. «Nous vou­lions fuir le chaos, rien ne peut être pire que la Li­bye, s'ex­clame Ji­han. Pas même cette tra­ver­sée.» L'un de ses fils est ma­lade. Pour ce cas dé­li­cat, c'est le mé­de­cin Da­niel Sch­norr qui vient aux nou­velles. «Il ne vo­mit plus de sang, c'est l'es­sen­tiel.» Mais l'en­fant, qui ne sup­porte pas le voyage, au­rait be­soin d'une in­jec­tion, qu'il re­fuse. «Sors sur le pont et fixe la ligne d'ho­ri­zon», tra­duit Li­lo Briss­lin­ger en arabe.

A l'ex­té­rieur, Vic­to­ria fixe, elle, dé­jà l'ho­ri­zon aux cô­tés de son ami King­sley, ren­con­tré pen­dant la tra­ver­sée du dé­sert. Ils rêvent de l'Al­le­magne où ils se voient tous deux com­men­cer des études d'in­for­ma­tique. «Au moins là-bas, une for­ma­tion te per­met d'avoir un em­ploi», sou­tient Vic­to­ria. Il y a deux ans, un jour comme ce­lui-ci, elle avait dit à ses pa­rents au Ni­ge­ria: «N'ayez pas peur. J'y ar­ri­ve­rai.»

«On est dans les eaux in­ter­na­tio­nales. Ici, ils ne peuvent plus rien nous faire»

VIC­TO­RIA, MI­GRANTE NI­GÉ­RIANE

A bord de l’Aqua­rius, le «quar­tier des femmes».

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