Sa­la­fisme en Suisse: le pro­cès qui en dit long

Le Temps - - Débats - MA­RIE-HÉ­LÈNE MIAU­TON

Le Tri­bu­nal pé­nal fé­dé­ral de Bel­lin­zone ins­truit en cette fin de se­maine un pro­cès d’ores et dé­jà très ins­truc­tif, même si l’on en igno­re­ra l’is­sue du­rant une di­zaine de jours en­core. Trois re­pré­sen­tants du Conseil cen­tral is­la­mique de Suisse (CCIS) sont ac­cu­sés par la Con­fé­dé­ra­tion de pro­pa­gande ter­ro­riste en vio­la­tion de la loi fé­dé­rale. Pour l’ac­cu­sa­tion, le vi­déaste Naim Cher­ni a bel et bien fil­mé avec com­plai­sance un is­la­miste dan­ge­reux, re­cru­teur de dji­ha­distes, et le CCIS l’a bel et bien dif­fu­sée à des fins de pro­pa­gande sans aucune mise en pers­pec­tive des pro­pos te­nus. Pour­tant, le di­rec­teur du Centre, Ni­co­las Blan­cho, avec son per­pé­tuel sou­rire nar­quois, af­firme au contraire qu’il s’agis­sait de mettre en garde contre l’ex­tré­misme. Quel cu­lot!

Cet homme-là est bien connu de la po­pu­la­tion qui en a sou­pé, de ses pro­vo­ca­tions, lui qui mi­lite pour in­tro­duire la cha­ria, la po­ly­ga­mie pour tous, et qui es­time que la la­pi­da­tion est une va­leur de sa re­li­gion sans tou­te­fois qu’elle soit ap­pli­cable en Suisse (quel dom­mage)! Quant au porte-pa­role du CCIS, l’idéo­logue Qaa­sim Il­li, c’est un per­son­nage sul­fu­reux dé­jà con­dam­né, il y a plus de dix ans, pour pro­pos an­ti­sé­mites, dé­ten­tion de ma­té­riel por­no­gra­phique illé­gal, et vio­la­tion de la loi sur la pos­ses­sion des armes. C’est donc du très beau monde qui se tient de­vant les juges fé­dé­raux au Tes­sin.

Ce mer­cre­di, la pro­cu­reure de la Con­fé­dé­ra­tion n’a pour­tant re­quis que 24 mois de pri­son avec sur­sis contre les trois in­té­gristes, ju­geant leur res­pon­sa­bi­li­té moyenne. Pour­tant, ces hommes sont des ré­ci­di­vistes de la pro­vo­ca­tion, de l’ap­pel à la haine et de la déso­béis­sance aux lois suisses. Alors, pour­quoi ce sur­sis? Et si la dif­fu­sion d’une vi­déo in­ci­tant au dji­had n’im­plique qu’une «res­pon­sa­bi­li­té moyenne», alors à quoi sert la loi? Pour­tant, la conseillère d’Etat Gé­ral­dine Sa­va­ry, membre de la Com­mis­sion de la po­li­tique de sécurité, dé­non­çait avec jus­tesse en 2017 le CCIS d’être «une struc­ture opaque me­nant des ac­ti­vi­tés cri­mi­nelles». Qu’at­tend-on pour in­ter­dire ce nid de bar­bus vi­ce­lards? Fau­dra-t-il que ses di­ri­geants narguent en­core long­temps nos ins­ti­tu­tions avant que nous mon­trions un tant soit peu de fer­me­té?

De la même fa­çon que nous avons fermé les yeux sur la du­pli­ci­té de Ta­riq Ra­ma­dan, ses faux di­plômes et ses dis­cours lé­ni­fiants, au point d’en faire un «ex­pert consul­tant dans di­verses com­mis­sions at­ta­chées au Par­le­ment de Bruxelles» et un in­con­tour­nable du «tra­vail as­so­cia­tif aus­si bien qu’aca­dé­mique dans les do­maines de la théologie, l’éthique, la jus­tice so­ciale, l’éco­lo­gie et le dia­logue in­ter­re­li­gieux», dixit son propre site, on a ou­blié cette vi­déo du CCIS im­pu­né­ment dif­fu­sée en 2014. Elle s’ache­vait sur l’image d’un mu­sul­man plan­tant un dra­peau is­la­miste sur un som­met do­mi­nant le pay­sage suisse avec ce com­men­taire en off: «Vous pou­vez ban­nir nos mi­na­rets, nos voiles, nos ni­qabs et même nos confé­rences […] Mais sa­chez que nous sommes là, nous n’al­lons pas par­tir. At­ten­dez-vous à nous. A tout mo­ment. N’im­porte où.» C’était exac­te­ment une me­nace, même pas dé­gui­sée. Mais nous sommes tel­le­ment conci­liants, ou tel­le­ment lâches, que nous ac­cor­dons le sur­sis et que nous ju­geons la res­pon­sa­bi­li­té de ces gens «moyenne».

Tout ce que nous trou­vons à faire, exac­te­ment dans le même temps, c’est de dé­blo­quer 5 mil­lions pour lut­ter contre la ra­di­ca­li­sa­tion. La belle af­faire! On a vu en France à quoi ce­la a ser­vi. Des mon­tants gi­gan­tesques ont été consa­crés à faire jouer les pri­son­niers au foot, et à ins­tau­rer des cours de boxe ou des ini­tia­tions aux sports de com­bat dans les pri­sons! Bien sûr nous, Suisses, sommes plus prag­ma­tiques mais il fau­dra sur­veiller de près l’at­tri­bu­tion de ces bud­gets et l’uti­li­té de ces me­sures car nous ne sommes pas loin de nous ri­di­cu­li­ser à force d’être pé­tris de bonnes in­ten­tions, de tou­jours nous sen­tir cou­pables, de don­ner raison à l’autre qui nous conspue. Tous nos ac­com­mo­de­ments rai­son­nables ne sont que re­fus d’as­su­mer le conflit.

mh.miau­ton@blue­win.ch

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