Lutte des classes, guerre des sexes, conflit de gé­né­ra­tions

Le Temps - - Carrières - PRO­FES­SEUR DE MA­NA­GE­MENT À L’UNI­VER­SI­TÉ DE GE­NÈVE

Le ba­by-boo­mer est né entre 1946 et 1964. Il a au­jourd’hui entre 54 et 72 ans. Il n’a pas connu les affres de la Se­conde Guerre mon­diale, il a bé­né­fi­cié de la crois­sance éco­no­mique des Trente Glo­rieuses, a ai­sé­ment trou­vé un em­ploi sans être né­ces­sai­re­ment très qua­li­fié. En France, de 1946 à 1964, le taux de chô­mage était in­fé­rieur à 2%. Il était d’à peine 5% dans les an­nées 80. Quand il était ac­tif, le ba­by-boo­mer a payé les re­traites d’une gé­né­ra­tion dé­ci­mée par la guerre, dont l’es­pé­rance de vie était li­mi­tée.

Le mil­len­nial (ou gé­né­ra­tion Y) est né entre 1988 et 2000. En 2018, il a entre 18 et 30 ans. Il a dû se for­mer plus long­temps pour es­pé­rer trou­ver un tra­vail, il a connu et va connaître le chô­mage. En France, le taux de chô­mage a at­teint plus de 10% au dé­but des an­nées 90 et n’a de­puis pas di­mi­nué. Il est au­jourd’hui de 9,2% pour l’en­semble de la po­pu­la­tion et de 22,6% pour les 18-25 ans.

Ré­sul­tat: le mil­len­nial va tra­vailler plus long­temps pour bé­né­fi­cier d’une re­traite et payer celles des ba­by-boo­mers, il de­vra rem­bour­ser la co­los­sale dette pu­blique et fi­nan­cer le sys­tème de san­té dont ses aî­nés sont les prin­ci­paux bé­né­fi­ciaires. En France, en 1964, la dette pu­blique était in­fé­rieure à 20% du PIB (21,6% en 1978). Elle a at­teint 60% en 2000 et 96% en 2018. Les ba­by-boo­mers ont vé­cu à cré­dit et ont ac­cu­mu­lé des dettes qui se­ront rem­bour­sées par leurs en­fants et leurs pe­tits-en­fants.

Frac­ture so­ciale

L’in­éga­li­té so­ciale ma­jeure du XXIe siècle est celle qui existe entre les gé­né­ra­tions. L’ac­crois­se­ment des in­éga­li­tés dé­non­cé par des éco­no­mistes tels que Tho­mas Pi­ket­ty ré­sulte moins d’une dif­fé­rence entre les classes que d’un fos­sé creu­sé entre les gé­né­ra­tions. Les rap­ports s’ac­cu­mulent pour dé­non­cer cette nou­velle frac­ture so­ciale. Le FMI cal­cule qu’au­jourd’hui, dans les 28 pays de l’Union eu­ro­péenne, la pau­vre­té des 18-24 ans est deux fois plus éle­vée que celle des plus de 65 ans et que cet écart a dou­blé en dix ans. La Fon­da­tion Ca­ri­tas montre que les jeunes dans 17 pays eu­ro­péens ont de très grandes dif­fi­cul­tés pour ac­cé­der au lo­ge­ment et qu’ils consti­tuent l’es­sen­tiel des wor­king poors. Ca­ri­tas parle d’in­jus­tice in­ter­gé­né­ra­tion­nelle.

A force d’être ex­clus de la so­cié­té, les mil­len­nials fi­nissent par la re­je­ter en s’en au­to-ex­cluant. Les taux de par­ti­ci­pa­tion des jeunes aux élec­tions po­li­tiques, aux par­tis et aux syn­di­cats sont his­to­ri­que­ment faibles. Quel em­ployeur ne s’est pas plaint de leur comportement in­di­vi­dua­liste, de leur manque d’en­ga­ge­ment dans l’en­tre­prise et de leur grande ver­sa­ti­li­té au point de me­ner des po­li­tiques de GRH qui leur soient dé­diées?

La raison en est que le contrat so­cial in­ter­gé­né­ra­tion­nel est de­ve­nu trop in­éga­li­taire et que l’ave­nir pa­raît bien sombre. La re­dis­tri­bu­tion de la ri­chesse va des plus jeunes aux plus vieux. Le vieillis­se­ment de la po­pu­la­tion va ac­cen­tuer cette lo­gique pour fi­nan­cer la Sécurité so­ciale et creu­se­ra le fos­sé entre gé­né­ra­tions.

L’ac­tion col­lec­tive né­ces­site une conscience par­ta­gée. L’iden­ti­té ou­vrière et le fé­mi­nisme ont consti­tué de telles cultures com­munes de ca­té­go­ries dé­fa­vo­ri­sées. Une iden­ti­té émer­ge­ra-t-elle au sein de la ca­té­go­rie so­ciale des mil­len­nials pour en faire une com­mu­nau­té gé­né­ra­tion­nelle?

Pour l’ins­tant, leur in­di­vi­dua­lisme et leur peu d’im­pli­ca­tion dans l’ac­tion po­li­tique sont les meilleures pro­tec­tions contre le conflit entre gé­né­ra­tions. A l’ave­nir, à moins qu’émerge spon­ta­né­ment ou pro­mu par l’Etat un nou­veau contrat so­cial in­ter­gé­né­ra­tion­nel, le risque est grand qu’une gé­né­ra­tion sa­cri­fiée ne se ré­volte contre l’ex­ploi­ta­tion par ses aî­nés et ne dé­sta­bi­lise notre so­cié­té.

MI­CHEL FERRARY

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