«Le CIO a vrai­ment tour­né la page»

La fin du gi­gan­tisme n’est pas une pro­messe en l’air mais une réa­li­té en marche, sou­tient le di­rec­teur exé­cu­tif du CIO, Ch­ris­tophe Du­bi, à l’ap­proche du vote va­lai­san sur Sion 2026. Il a dé­taillé le pro­ces­sus jeu­di à Lau­sanne

Le Temps - - Sport - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR LIO­NEL PITTET @lio­nel_­pit­tet

Le Co­mi­té in­ter­na­tio­nal olym­pique (CIO) s’ef­force de convaincre le monde que les Jeux de de­main ne res­sem­ble­ront pas à ceux d’hier. Ils ne cé­de­ront plus au gi­gan­tisme. Ils uti­li­se­ront les in­fra­struc­tures exis­tantes ou n’en construi­ront qu’à la condi­tion qu’elles re­vêtent une uti­li­té ma­ni­feste sur le long terme. Ils ne se­ront plus conçus avec l’ob­ses­sion de re­grou­per les dif­fé­rents sites dans l’espace géo­gra­phique le plus li­mi­té pos­sible. Mais des dé­cen­nies de dé­pas­se­ments bud­gé­taires et d’élé­phants blancs (ces équi­pe­ments spor­tifs lais­sés à l’aban­don) ont ren­du scep­tique quant à la ca­pa­ci­té du CIO à se réin­ven­ter. «Mais nous avons vrai­ment tour­né la page», a af­fir­mé son di­rec­teur exé­cu­tif, Ch­ris­tophe Du­bi, ce jeu­di, en in­tro­duc­tion d’une table ronde à la­quelle Le Temps a par­ti­ci­pé.

Qu’est-ce que ce­la veut dire, «tour­ner la page»? Tout a été re­pen­sé, que ce soit en ma­tière de gou­ver­nance, d’en­ga­ge­ment au­près de la so­cié­té ci­vile, de par­te­na­riat avec les villes. Au­jourd’hui, ce ne sont plus les villes qui de­vront s’adap­ter aux Jeux mais les Jeux qui s’adap­te­ront aux villes. Il y a en­core une di­zaine d’an­nées, toutes les can­di­da­tures étaient très com­pactes car il y avait cette idée que plus les sites étaient proches les uns des autres, mieux c’était. Nous avons main­te­nant adop­té un mo­dèle com­plè­te­ment dif­fé­rent. Ce­la au­ra dé­jà une in­fluence sur To­kyo 2020. Au dé­part, il était pré­vu de construire énor­mé­ment de choses sur les îles de la baie de To­kyo; le plan di­rec­teur a au­jourd’hui beau­coup chan­gé pour uti­li­ser des in­fra­struc­tures exis­tantes, cer­taines si­tuées en de­hors de la ville même.

Les can­di­da­tures res­tent por­tées par des villes. Pour être co­hé­rent, ne fau­drait-il pas dé­sor­mais par­ler de Suisse 2026 plu­tôt que de Sion 2026? Nous te­nons à cette image d’une ville qui ac­cueille le monde. Par contre, d’un point de vue ju­ri­dique, les res­pon­sa­bi­li­tés peuvent dé­sor­mais être par­ta­gées à plus grande échelle. Cette an­née, la ré­gion du Gang­won-do avait si­gné le contrat de ville hôte en com­pa­gnie de Pyeong­chang. En Suisse, la Con­fé­dé­ra­tion ou un can­ton pour­rait éga­le­ment le faire si c'était le sou­hait du co­mi­té de can­di­da­ture.

Vous sou­te­nez que l’agen­da 2020 et la «nou­velle norme» adop­tée par le CIO vont ré­vo­lu­tion­ner les Jeux olym­piques, mais le mes­sage semble avoir de la peine à pas­ser… Je n’en suis pas sûr. Au­jourd’hui, sept co­mi­tés na­tio­naux olym­piques sont en lice pour or­ga­ni­ser les JO 2026. Pa­ris et Los An­geles ont pré­sen­té des pro­jets pour les JO d’été 2024 qui in­té­graient par­fai­te­ment l’es­prit de l’agen­da 2020. Pour convaincre à plus large échelle, il fau­dra peu­têtre at­tendre de les voir, ces Jeux olym­piques or­ga­ni­sés se­lon le nou­veau mo­dèle.

Que ré­pon­dez-vous à ceux qui pensent que rien ne va chan­ger? Que nous avons dé­jà ob­te­nu des ré­sul­tats si­gni­fi­ca­tifs en in­té­grant l’es­prit de la nou­velle norme aux Jeux at­tri­bués avant son adop­tion. A To­kyo, entre le pro­jet tel que choi­si au dé­part et sa ver­sion ac­tuelle, il y a eu 2,2 mil­liards de francs d’éco­no­mies. A Pyeong­chang, les in­fra­struc­tures d’ac­cueil sur la plu­part des sites de com­pé­ti­tion en mon­tagne ont été ré­duites de moi­tié. Il faut sa­voir qu’au mo­ment où ces JO sont at­tri­bués, il y a dans notre ca­hier des charges des mi­ni­ma à res­pec­ter. Si le mi­ni­mum de places à pro­po­ser pour le ski al­pin était de 8000, la ville était ten­tée d’en pla­ni­fier 12000 his­toire de faire la dif­fé­rence… Tout ce­la, c’est fi­ni. Il n’y a plus de mi­ni­ma dans le ca­hier des charges, et on ne construit que ce qui est ap­pe­lé à être uti­li­sé sur le long terme.

Mais qu’est-ce qui ga­ran­tit que les membres du CIO, qui ont le der­nier mot au mo­ment du choix de la ville hôte, ne cé­de­ront plus aux can­di­da­tures fai­sant dans la sur­en­chère? En 2014, ce sont eux qui nous ont de­man­dé, à l’una­ni­mi­té, de mo­di­fier le pro­ces­sus de can­di­da­ture, et de pro­duire des rap­ports qui leur per­mettent de faire leur choix sur une base dif­fé­rente. Au­jourd’hui, ils veulent pou­voir al­ler très loin dans les dé­tails tech­niques de chaque pro­jet. Se dé­ci­der non plus par rap­port à un concept mais par rap­port à un contexte. Ce qui est per­ti­nent à Sion ne l’est pas for­cé­ment à Cal­ga­ry et in­ver­se­ment, et ça, les villes can­di­dates l’ont très bien com­pris. Stock­holm n’hé­site pas à en­vi­sa­ger les com­pé­ti­tions de bobs­leigh en Let­to­nie…

L’idée des épreuves de patinage de vi­tesse de Sion 2026 aux PaysBas ne vous re­bute donc pas? Si on nous dit que la construc­tion d’une in­fra­struc­ture n’est pas né­ces­saire et qu’on peut se tour­ner vers l’étran­ger, ça nous va très bien.

Les JO de Pé­kin 2022 né­ces­si­te­ront de nom­breuses construc­tions… Oui. Mais je rap­pelle que la cam­pagne pour cette édi­tion a été com­pli­quée, il n’y avait plus le choix qu’entre Pé­kin et Al­ma­ty après le re­trait de plu­sieurs can­di­da­tures al­pines. Avec Pé­kin, nous met­tons énor­mé­ment l’ac­cent sur le res­pect de l’en­vi­ron­ne­ment et sur la du­ra­bi­li­té. Le CIO n’est pas hos­tile à toutes les construc­tions, mais l’uti­li­sa­tion des in­fra­struc­tures doit être ga­ran­tie sur le très long terme. Il y a par exemple un an­cien site in­dus­triel qui va être trans­for­mé grâce aux Jeux. Ce­la crée une nou­velle des­ti­na­tion au coeur de la ville, ce­la fait sens.

Mais en voyant ce­la, les gens ont de la peine à croire que le CIO veut en fi­nir avec le gi­gan­tisme. Le pro­jet de Sion n’est pas ce­lui de Pé­kin. En Chine, il y a ac­tuel­le­ment des be­soins d’in­fra­struc­tures sportives qu’il n’y a pas en Suisse. Des Jeux olym­piques très dif­fé­rents peuvent être aus­si per­ti­nents les uns que les autres, en fonc­tion de la réa­li­té lo­cale dans la­quelle ils s’ancrent.

Pour vous, Sion 2026 est un pro­jet per­ti­nent? Par rap­port à la nou­velle norme du CIO, oui. Ce n’est pas mon rôle de faire l’apo­lo­gie de Sion 2026. Mais nous plai­dons pour l’uti­li­sa­tion de sites exis­tants et c’est ce que Sion pro­pose. La nou­velle norme dit que c’est bien si les trans­ports pu­blics peuvent per­mettre de rem­pla­cer une par­tie des voi­tures uti­li­sées, Sion en­tend pro­fi­ter du train. Il y a une co­hé­rence.

La po­pu­la­tion reste di­vi­sée alors qu’elle doit bien­tôt vo­ter… Nous de­vons prendre très au sé­rieux ces 63% de Va­lai­sans qui se de­mandent si le CIO a vrai­ment chan­gé. Nous de­vons mettre l’ac­cent sur nos 118 me­sures qui conduisent à des éco­no­mies. Sur notre com­mis­sion d’éthique in­dé­pen­dante pré­si­dée par Ban Ki-moon. Sur nos ré­sul­tats tan­gibles, concrets.

Les dé­bats sont-ils aus­si ex­trêmes dans toutes les villes can­di­dates qu’en Suisse? Il y a par­tout des dé­bats. Ils ne sont pas par­tout pu­blics comme ici. A Cal­ga­ry, où la po­pu­la­tion est fa­vo­rable aux Jeux, il y a un vrai dé­bat po­li­tique au ni­veau du conseil de la ville. Mais même ici, je ne di­rais pas que le dé­bat est ex­trême. Les Jeux olym­piques sont un vrai pro­jet de so­cié­té qui im­plique po­ten­tiel­le­ment beau­coup de gens. C’est nor­mal que ce­la fasse par­ler.

Pour Ch­ris­tophe Du­bi, Sion 2026 est un pro­jet qui res­pecte les nou­velles normes du CIO, no­tam­ment parce qu’il em­ploie des sites qui existent dé­jà.

(FA­BRICE COFFRINI/AFP PHO­TO)

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