Tra­gé­die pour deux per­son­nages

Le Temps - - Culture - STÉ­PHANE GOBBO, CANNES @Ste­phGob­bo

Dix ans après «Go­mor­ra», Mat­teo Gar­rone re­noue avec la noir­ceur du film de ma­fia dans «Dog­man»

On re­trouve dans Dog­man, le neu­vième long mé­trage de Mat­teo Gar­rone, la même noir­ceur que dans Go­mor­ra, adap­ta­tion du ro­man épo­nyme de Ro­ber­to Sa­via­no, qui en 2008 lui avait va­lu le Grand Prix du Fes­ti­val de Cannes. Une ré­com­pense qu’il ob­tien­dra de nou­veau en 2012 avec Rea­li­ty, sub­tile sa­tire de la so­cié­té du spec­tacle à l’heure de la té­lé­réa­li­té.

Go­mor­ra ne lais­sait aucune place à un quel­conque op­ti­misme. Dans une pos­ture do­cu­men­taire loin de l’exal­ta­tion qui trans­cende sou­vent les films de gang­sters amé­ri­cains, Gar­rone mul­ti­pliait ha­bi­le­ment les his­toires pa­ral­lèles afin de dé­cor­ti­quer le fonc­tion­ne­ment d’un sys­tème opaque, ce­lui de la ma­fia na­po­li­taine. Il re­trouve, avec Dog­man, le même pes­si­misme, le même désen­chan­te­ment. Mais là où Go­mor­ra mul­ti­pliait les lieux et les per­son­nages, Dog­man est une tra­gé­die pour deux per­son­nages et un dé­cor unique, ce­lui d’une ban­lieue ro­maine en to­tale dé­li­ques­cence, au bord de la mer.

Le «dog­man» du titre, c’est Mar­cel­lo, un père di­vor­cé te­nant un vé­tuste sa­lon de toi­let­tage pour chiens. Ses amis le sur­nomme Mar­cè. Mais en a-t-il vé­ri­ta­ble­ment, des amis? Tout le monde l’ap­pré­cie, car il est aus­si dis­cret que naïf, tou­jours prêt à rendre ser­vice. Pour sur­vivre, et of­frir à sa fille l’es­poir de va­cances loin­taines, il vend de la co­caïne. No­tam­ment à Si­mone, un an­cien boxeur bru­tal et in­tel­lec­tuel­le­ment li­mi­té. In­ca­pable de lui ré­sis­ter, car il ne sait pas dire non, Mar­cè va dé­ra­per jus­qu’à se faire ar­rê­ter, pur­geant une peine de 1 an de pri­son à la place de Si­mone, qu’il re­fuse de ba­lan­cer. A sa sor­tie, aucune re­con­nais­sance. Si­mone se fait même plus violent en­core.

Ré­cit uni­ver­sel

Mar­cè ap­pelle tous les chiens dont il s’oc­cupe «amore», qu’il s’agisse d’un pit­bull ou d’un chi­hua­hua. Car entre le chien et l’homme, on ne se sait par­fois pas le­quel est le plus ani­mal ou hu­main. Li­bre­ment ins­pi­ré d’un fait di­vers qui avait se­coué l’Ita­lie à la fin des an­nées 1980, Dog­man, mal­gré la vio­lence de son fi­nal, évite tout sen­sa­tion­na­lisme. Gar­rone, pour dé­fi­nir ce film à tra­vers le­quel il parle de la dis­pa­ri­tion d’une cer­taine in­no­cence, évoque un ré­cit uni­ver­sel et éthique, ja­mais mo­ra­li­sa­teur. Il a raison, dans le sens où l’his­toire est fi­na­le­ment celle d’un homme pous­sé à com­mettre un acte ré­pré­hen­sible pour sim­ple­ment pou­voir conti­nuer à exis­ter, trou­ver sa place au sein d’une so­cié­té qui n’épargne pas les faibles.

Der­rière le drame, der­rière ce film à la pho­to­gra­phie sombre et na­tu­ra­liste, il y a aus­si l’his­toire de l’Ita­lie, ce pays en proie à une pro­fonde crise so­ciale. Mar­cè in­carne à lui seul cette classe ou­vrière à bout. On peut même voir dans cette tra­gé­die quelque chose de la com­me­dia dell’arte. Mar­cè, c’est à la fois Ar­le­quin et Sca­ra­mouche, son né­ga­tif. Dog­man n’est pas un grand film, il a quelque chose d’âpre, il n’est pas sé­dui­sant. Mais c’est en dé­ran­geant qu’il par­vient à tou­cher juste, à nous ques­tion­ner sur l’ani­ma­li­té de l’homme qui, on ne le sait que trop bien, est un loup pour l’homme.

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