Burundi, Etat de droit di­vin

Le Temps - - La une - (AFP PHO­TO)

Un par­ti­san du pré­sident Nku­run­zi­za (en ef­fi­gie sur le couvre-chef) ma­ni­feste à Bu­jum­bu­ra. Le chef de l’Etat veut faire mo­di­fier la Consti­tu­tion pour bri­guer un nou­veau man­dat – une «mis­sion di­vine» se­lon lui.

Grâce à la nou­velle Consti­tu­tion sou­mise au vote jeu­di, Pierre Nku­run­zi­za pour­rait se main­te­nir au pou­voir jus­qu’en 2034. Le par­ti pré­si­den­tiel a em­ployé les grands moyens pour faire ga­gner le oui

Il est im­pen­sable que «son» ré­fé­ren­dum lui échappe. Pierre Nku­run­zi­za, pré­sident de­puis 2005, en veut tou­jours plus. Il a dé­jà été ré­élu pour un troi­sième man­dat, en 2015, en tor­dant les règles de la Consti­tu­tion. Mais pour conti­nuer à di­ri­ger le Burundi, ce que ce fervent «born again» consi­dère comme une mis­sion di­vine, il de­vait ré­écrire la loi fon­da­men­tale. Ce se­ra très cer­tai­ne­ment chose faite après la consul­ta­tion or­ga­ni­sée ce jeu­di.

Bat­tu à mort

Toute la ma­chine du par­ti au pou­voir, le CNDD-FDD, a été mo­bi­li­sée. Or au Burundi, la for­ma­tion pré­si­den­tielle a une in­fluence sans égale: elle est même, à bien des égards, plus puis­sante que l'Etat. «Dans les col­lines, son an­crage ter­ri­to­rial est énorme. Sa pro­pa­gande est très ef­fi­cace, mê­lant le po­li­tique et le re­li­gieux, ex­plique le cher­cheur in­dé­pen­dant Ma­thieu Bo­lo­quy. L'is­sue du vote ne fait au­cun doute. Le oui va l'em­por­ter, lar­ge­ment.» La cam­pagne s'est dé­rou­lée «à sens unique», dé­nonce la Fé­dé­ra­tion in­ter­na­tio­nale des ligues des droits de l'homme (FIDH) dans un rap­port pa­ru mar­di.

«Ce­lui qui ose­ra s'op­po­ser au pro­jet de ré­vi­sion de la Consti­tu­tion en su­bi­ra les consé­quences», avait pré­ve­nu Nku­run­zi­za lors de l'an­nonce du ré­fé­ren­dum, en dé­cembre. Il a te­nu sa pro­messe. Les ras­sem­ble­ments de l'op­po­si­tion ont été sou­vent in­ter­dits, ou sys­té­ma­ti­que­ment perturbés. Des mi­li­tants ont été ar­rê­tés ou ont dis­pa­ru. «On a re­çu des me­naces, des in­ti­mi­da­tions, les Im­bo­ne­ra­kure [l'or­ga­ni­sa­tion de jeu­nesse du CNDD-FDD, de­ve­nue une vé­ri­table mi­lice au ser­vice du par­ti, ndlr] éta­blis­saient des bar­rières pour em­pê­cher les gens de ve­nir à nos mee­tings, ra­conte Agathon Rwasa, le lea­der du camp du non et le seul op­po­sant bu­run­dais d'envergure à ne pas vivre en exil. Une bonne par­tie de l'ad­mi­nis­tra­tion ne fait plus la dif­fé­rence entre la na­tion et le par­ti au pou­voir.»

La vague de ré­pres­sion qui s'est abat­tue sur le pays de­puis 2015 – après les ma­ni­fes­ta­tions contre le troi­sième man­dat de Nku­run­zi­za, puis une ten­ta­tive avor­tée de coup d'Etat – s'est en­core dur­cie à l'ap­proche du scru­tin. La FIDH, qui est in­ter­dite de sé­jour au Burundi mais s'ap­puie sur un ré­seau d'ob­ser­va­teurs lo­caux clan­des­tins, a re­cen­sé 1710 as­sas­si­nats, 486 cas de dis­pa­ri­tions for­cées et 8561 ar­res­ta­tions ar­bi­traires en trois ans. La plu­part de ces crimes sont com­mis par le Ser­vice na­tio­nal de ren­sei­gne­ment (SNR) ou les Im­bo­ne­ra­kure, qui font ré­gner la ter­reur en toute im­pu­ni­té.

Contre-pou­voirs la­mi­nés

«La po­lice ne fait rien sans leur en ré­fé­rer, ex­plique Anne-Claire Cour­tois, his­to­rienne au la­bo­ra­toire Les Afriques dans le monde. Ils re­pré­sentent d'une part une forme d'ordre et de pro­tec­tion, car on vient les voir pour ré­gler des pro­blèmes, et d'autre part un danger, car ils agissent en toute im­pu­ni­té, dis­posent du mo­no­pole de la vio­lence phy­sique et créent la plu­part du temps eux-mêmes des pro­blèmes.» Le 22 fé­vrier, ils au­raient bat­tu à mort un membre d'un par­ti d'op­po­si­tion qui re­fu­sait de mon­trer son ré­cé­pis­sé d'ins­crip­tion sur les listes élec­to­rales, se­lon la Ligue Ite­ka, une or­ga­ni­sa­tion de dé­fense des droits de l'homme qui a do­cu­men­té des di­zaines de cas de pas­sage à ta­bac si­mi­laires de­puis le dé­but de l'an­née.

Au Burundi, rien ni per­sonne ne doit en­tra­ver la course du pré­sident, «per­sua­dé d'obéir uni­que­ment aux ordres di­vins», re­lève Anne-Claire Cour­tois: «Nku­run­zi­za a fait le mé­nage à l'in­té­rieur même du par­ti, les contes­ta­taires de 2014 ont été rem­pla­cés par des nou­veaux cour­ti­sans, qui tirent leur lé­gi­ti­mi­té d'une fi­dé­li­té sans faille au chef de l'Etat et à leur zèle à ap­pli­quer, voire à de­van­cer, ses consignes.» Les contre-pou­voirs, dé­jà la­mi­nés, se­raient en­core af­fai­blis dans la nou­velle Consti­tu­tion qui, en plus d'au­to­ri­ser Nku­run­zi­za à bri­guer deux nou­veaux mandats de sept ans à par­tir de 2020, ren­force les pré­ro­ga­tives ins­ti­tu­tion­nelles du pré­sident.

«Le texte est conçu pour pri­vi­lé­gier ce­lui qui dé­tient le pou­voir, dé­nonce l'op­po­sant Agathon Rwasa, joint par té­lé­phone. Il ac­cen­tue le mo­no­li­thisme, alors que l'ac­cord d'Aru­sha [si­gné en 2000 et cen­sé mettre fin à une guerre ci­vile qui fit 300000 morts, ndlr] pré­voyait des mé­ca­nismes pour évi­ter à la ma­jo­ri­té d'écra­ser l'op­po­si­tion. La Consti­tu­tion de 2005 était is­sue d'un consen­sus pen­sé pour ré­con­ci­lier un pays dé­chi­ré.» Ces deux textes pré­voient no­tam­ment un sys­tème de ré­par­ti­tion eth­nique du pou­voir à tra­vers un sys­tème de quo­tas (60% Hu­tus, 40% Tut­sis) au gou­ver­ne­ment, au par­le­ment, dans les ad­mi­nis­tra­tions et les en­tre­prises pu­bliques. La nou­velle Consti­tu­tion ne re­met pas di­rec­te­ment en cause cet équi­libre, mais pré­voit que le Sé­nat pour­ra, lui, le faire au bout de cinq ans.

«Nku­run­zi­za per­çoit l'ac­cord d'Aru­sha comme une source de blo­cage. Il ne l'af­firme pas ex­pli­ci­te­ment, car l'ombre des mas­sacres à ca­rac­tère gé­no­ci­daire plane tou­jours sur le pays, il y a beau­coup de non-dits», ana­lyse Ma­thieu Bo­lo­quy, qui es­time que le Burundi «n'est pas en­core as­sez so­lide pour se pas­ser de la «pro­tec­tion» d'Aru­sha». «Il s'agit moins d'un en­jeu eth­nique que d'une ma­noeuvre po­li­tique, pré­cise Anne-Claire Cour­tois. Nku­run­zi­za uti­lise les quo­tas quand ça l'ar­range, puis s'en dé­bar­rasse, pour noyau­ter les mi­nis­tères, la jus­tice, l'ar­mée, etc. La fi­na­li­té est de pla­cer ses hommes un peu par­tout.»

Treize ans après son ar­ri­vée au pou­voir, l'an­cien ma­qui­sard di­rige fi­na­le­ment son pays comme du temps de la ré­bel­lion, quand tous les coups étaient per­mis contre les en­ne­mis, et que la chasse aux «traîtres» était une ob­ses­sion. Pour les gué­rillé­ros, la peur était alors une tac­tique comme une autre. Sous la pré­si­dence de Nku­run­zi­za, elle est de­ve­nue l'arme pri­vi­lé­giée de l'Etat bu­run­dais.

«Une bonne par­tie de l’ad­mi­nis­tra­tion ne fait plus la dif­fé­rence entre la na­tion et le par­ti au pou­voir» AGATHON RWASA, LEA­DER DU CAMP DU «NON»

PIERRE NKU­RUN­ZI­ZA PRÉ­SIDENT DU BURUNDI

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