L’Al­le­mande qui a pro­pul­sé l’équipe de Suisse fé­mi­nine dans une autre di­men­sion

Mar­ti­na Voss-Te­ck­len­burg quit­te­ra la tête de l’équipe de Suisse fé­mi­nine qu’elle se qua­li­fie pour la Coupe du monde 2019 ou pas. En six ans, elle a lar­ge­ment contri­bué à la pro­pul­ser dans une nou­velle di­men­sion

Le Temps - - LA UNE - LIO­NEL PITTET @lio­nel_­pit­tet

Plus que 180 mi­nutes de jeu et les foot­bal­leuses de l’équipe de Suisse se­ront fixées sur leur sort. Au bout d’une double confron­ta­tion contre les Pays-Bas, ce vendre­di à Utrecht puis mar­di à Schaff­house, elles se­ront qua­li­fiées pour la Coupe du monde 2019 en France, ou condam­nées à la suivre en spec­ta­trices.

Seule la sé­lec­tion­neuse Mar­ti­na Voss-Te­ck­len­burg est d’ores et dé­jà as­su­rée de par­ti­ci­per au tour­noi. Quelle que soit l’is­sue de la cam­pagne des Suis­sesses, elle leur fe­ra ses adieux pour ren­trer en Al­le­magne prendre les rênes de «son» équipe na­tio­nale, deux fois cham­pionne du monde. Son dé­part est ac­té de­puis le mois d’avril. L’As­so­cia­tion suisse de foot­ball (ASF) a confié au Da­nois Nils Niel­sen la mis­sion de pour­suivre le dé­ve­lop­pe­ment d’une équipe de Suisse qui sort de la pé­riode la plus riche en suc­cès de son his­toire.

Entre 2003 et 2017, le nombre de li­cen­ciées dans le pays est pas­sé de moins de 10000 à près de 30000, de quoi faire du foot­ball le pre­mier sport col­lec­tif fé­mi­nin de Suisse

Du­rant les six ans de l’ère Voss-Te­ck­len­burg, elle s’est qua­li­fiée pour sa pre­mière Coupe du monde (en 2015 au Ca­na­da), son pre­mier Eu­ro (en 2017 aux PaysBas) et a rem­por­té son pre­mier tour­noi in­ter­na­tio­nal (la Coupe de Chypre 2017). Avec la tech­ni­cienne al­le­mande, les Suis­sesses ont ga­gné 44 de leurs 86 matchs (pour 11 nuls et 31 dé­faites). Ce­la re­pré­sente 51% de vic­toires sur cette pé­riode, contre 34% seule­ment de­puis que l’équipe a vu le jour en 1972.

Un contexte fa­vo­rable

Les qua­li­tés de Mar­ti­na Voss-Te­ck­len­burg ne consti­tuent pas le seul fac­teur d’ex­pli­ca­tion de ces bons ré­sul­tats. Entre 2003 et 2017, le nombre de li­cen­ciées dans le pays est pas­sé de moins de 10000 à près de 30000, de quoi faire du foot­ball le pre­mier sport col­lec­tif fé­mi­nin de Suisse. En 2004, l’ASF a ou­vert un centre de for­ma­tion – à Hutt­wil puis à Bienne – afin de mieux ba­li­ser le che­min des joueuses ta­len­tueuses vers le haut ni­veau. Dès le mi­lieu des an­nées 2000, de plus en plus de foot­bal­leuses ont trou­vé de l’em­bauche à l’étran­ger, dans des équipes pro­fes­sion­nelles.

Le contexte était donc fa­vo­rable. En­core fal­lait-il sa­voir en pro­fi­ter. «Et clai­re­ment, dans ce ta­bleau glo­bal, Mar­ti­na a joué un rôle très im­por­tant, es­time l’an­cienne ca­pi­taine Ca­ro­line Ab­bé, qui a pris sa re­traite in­ter­na­tio­nale après l’Eu­ro 2017 et 127 sé­lec­tions. Avec elle, nous avons fran­chi des pa­liers tant tech­ni­que­ment que tac­ti­que­ment. Nous avons élar­gi notre pa­lette.» La gar­dienne fri­bour­geoise Gaëlle Thal­mann com­plète, au té­lé­phone, de­puis Utrecht où la Na­ti pré­pare son bar­rage contre les Pays-Bas: «Je crois qu’elle nous a beau­coup ap­por­té, mais qu’elle a aus­si eu la chance de tom­ber sur des joueuses ré­cep­tives à son mes­sage. En fait, c’est l’al­chi­mie entre le groupe et elle qui a bien fonc­tion­né.»

Des dé­buts dif­fi­ciles

Ce­la n’a pas im­mé­dia­te­ment été le cas. En 2012, Mar­ti­na Voss-Te­ck­len­burg dé­barque dans une équipe de Suisse dont les membres avaient ob­te­nu la tête de la sé­lec­tion­neuse Béa­trice von Sie­ben­thal, en poste de 2006 à 2011, en no­ti­fiant à l’ASF leur in­ten­tion de ne plus tra­vailler avec elle. Le chan­ge­ment ne paie pas d’em­blée. La Na­ti com­mence l’an­née par trois dé­faites contre la France, l’An­gle­terre et la Fin­lande. «Les dé­buts ont été as­sez chao­tiques, confirme Gaëlle Thal­mann. Je me rap­pelle no­tam­ment que nous avons été perdre au Ka­za­khs­tan, contre une for­ma­tion que nous avions bat­tue 8-1 fin 2011. Il faut du temps pour mettre en place de nou­velles idées, pour ins­tal­ler la confiance.»

Le fa­meux dé­clic fan­tas­mé par le di­ri­geant de club qui li­cen­cie son coach ne se pro­duit pas comme ça, d’un coup. Le chan­ge­ment s’in­si­nue pe­tit à pe­tit. Il filtre par les es­prits. La ré­vo­lu­tion Voss-Te­ck­len­burg, à en croire ses joueuses, tient pour l’es­sen­tiel en une phrase sou­vent ré­pé­tée par l’Al­le­mande: «Je crois en vous.» «C’est bête à dire, mais c’est la pre­mière à avoir en­tre­pris de nous per­sua­der de nos ca­pa­ci­tés, se rap­pelle Ca­ro­line Ab­bé. Avec Mar­ti­na, nous sommes pas­sée de la pe­tite équipe de Suisse qui ne veut pas perdre ses matchs trop lar­ge­ment à celle qui veut ga­gner chaque ren­contre.»

Comment fait-on ce­la, au juste? En ré­ci­tant des man­tras de dé­ve­lop­pe­ment per­son­nel? La Ge­ne­voise, qui joue au­jourd’hui au FC Zu­rich, ri­gole puis cor­rige: «Ça passe par le dis­cours, des en­tre­tiens in­di­vi­duels, et des exer­cices pra­tiques. Je me rap­pelle que dans ses en­traî­ne­ments, elle pro­gram­mait beau­coup de pe­tits concours pour dé­ve­lop­per notre es­prit de com­pé­ti­tion. Il fal­lait tou­jours ga­gner. Le genre de trucs qui ti­tillent l’or­gueil et qui, à la longue, dé­bouchent sur un vrai chan­ge­ment de men­ta­li­té.»

Il s’est ac­com­pa­gné d’une mo­di­fi­ca­tion de l’iden­ti­té de jeu, pour ex­ploi­ter da­van­tage le po­ten­tiel of­fen­sif du groupe. En 2012, l’équipe de Suisse peut dé­jà comp­ter sur des at­ta­quantes qui évo­luent dans de grands clubs, à l’ins­tar de La­ra Di­cken­mann à l’Olym­pique Lyon­nais (la meilleure équipe d’Eu­rope) et d’Ana-Ma­ria Cr­no­gor­ce­vic à Franc­fort. «Nos meilleures joueuses étaient de­vant… mais nous avions ten­dance à nous ca­cher der­rière», sou­pire Ca­ro­line Ab­bé. «Mar­ti­na nous a fait prendre conscience que se bar­ri­ca­der n’était pas une fa­ta­li­té, ap­puie Gaëlle Thal­mann. Nous pou­vions aus­si pro­po­ser autre chose et nous avons gen­ti­ment chan­gé de phi­lo­so­phie de jeu pour de­ve­nir plus en­tre­pre­nantes.»

L’équipe de Suisse manque la qua­li­fi­ca­tion pour l’Eu­ro 2013, mais mène en­suite une cam­pagne sans faute en vue de la Coupe du monde 2015 au Ca­na­da. «Lors des éli­mi­na­toires, nous al­lons battre à l’ex­té­rieur le Da­ne­mark et l’Is­lande, deux équipes ré­pu­tées sur la scène eu­ro­péenne, se re­mé­more la gar­dienne de Sas­suo­lo, en Ita­lie. A ce mo­ment-là, nous avons réa­li­sé que non, Mar­ti­na ne nous di­sait pas n’im­porte quoi en pré­ten­dant que nous avions une carte à jouer face aux meilleures.

«Prendre des risques»

En cou­lisses, la sé­lec­tion­neuse al­le­mande fait jouer son car­net d’adresses pour ai­der cer­taines de ses pro­té­gées à quit­ter la Ligue na­tio­nale A suisse, en­core loin d’être un cham­pion­nat pro­fes­sion­nel, pour re­joindre la Bun­des­li­ga. La mé­thode ne fait pas l’una­ni­mi­té par­mi les per­sonnes im­pli­quées dans le foot­ball fé­mi­nin lo­cal, mais l’in­té­res­sée voit dans l’exil des meilleures joueuses une condi­tion né­ces­saire à la pro­gres­sion du foot­ball fé­mi­nin en Suisse. Elle en­cou­rage vi­ve­ment les jeunes qui font le pas.

«Nous avons des joueuses qui n’hé­sitent pas à sor­tir de leur zone de confort, dé­clare-t-elle dans une in­ter­view pu­bliée cette se­maine sur le site de la FI­FA. Je pense à celles qui ont eu le cou­rage de par­tir à l’étran­ger à 17 ou 18 ans, de se pas­ser de cer­taines choses, de prendre des risques fi­nan­ciers et de jouer à fond la carte du foot­ball. Plu­sieurs clubs eu­ro­péens savent dé­sor­mais qu’il y a un vi­vier de ta­lents en Suisse.» Dans la der­nière sé­lec­tion concoc­tée par Mar­ti­na Voss-Te­ck­len­burg, 15 des 23 joueuses évo­luent à l’étran­ger. Une pro­por­tion en constante pro­gres­sion.

L’Al­le­mande a ap­pris aux Suis­sesses à rê­ver grand. Avant de ten­ter de ga­gner la Coupe du monde avec la sé­lec­tion de son pays, elle doit en­core es­sayer d’y qua­li­fier la Na­ti. Face aux cham­pionnes d’Eu­rope en titre, ce ne se­ra pas le moindre de ses dé­fis.

«Avec Mar­ti­na, on est pas­sé de la pe­tite équipe de Suisse qui ne veut pas perdre ses matchs trop lar­ge­ment à celle qui veut ga­gner chaque ren­contre»

CA­RO­LINE AB­BÉ, AN­CIENNE CA­PI­TAINE DE L’ÉQUIPE DE SUISSE

Du­rant six ans sous la conduite de Mar­ti­na Voss-Te­ck­len­burg (au centre), l’équipe de Suisse fé­mi­nine a ga­gné 51% des matchs qu’elle a dis­pu­tés. Contre 34% seule­ment de­puis sa créa­tion, en 1972.

(SAL­VA­TORE DI NOLFI/KEYS­TONE)

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