Les sa­na­to­riums de Pas­sy, ou l’his­toire d’une lente ago­nie

En Haute-Sa­voie, face au Mont-Blanc, une dou­zaine d’édi­fices mo­nu­men­taux ont ac­cueilli dès 1930 des mil­liers de tu­ber­cu­leux. Cer­tains ont été re­con­ver­tis, d’autres sont dans un état d’aban­don avan­cé. Vi­site gui­dée d’un site in­so­lite

Le Temps - - LA UNE - TEXTE: CH­RIS­TIAN LECOMTE PHO­TOS: ED­DY MOTTAZ

Sur le pla­teau d’As­sy, en Haute-Sa­voie, une dou­zaine d’édi­fices mo­nu­men­taux font face au Mont-Blanc. Ce sont d’an­ciens sa­na­to­riums construits dans les an­nées 1930. A l’époque, l’en­droit était un centre de cure ré­pu­té et des mil­liers de tu­ber­cu­leux ve­naient s’y faire soi­gner. Au­jourd’hui, tout est à l’aban­don. Et la pré­ser­va­tion ou la re­con­ver­sion du site re­pré­sente un cas­se­tête in­so­luble pour les au­to­ri­tés lo­cales.

Une sur­prise at­tend ceux qui em­pruntent pour la pre­mière fois cette route si­nueuse. Nous sommes à 1300 mètres d’al­ti­tude sur le pla­teau d’As­sy, en Haute-Sa­voie, avec vue sur le Mont-Blanc. Au dé­tour des vi­rages sur­git ce que l’on ap­pelle ici les pa­que­bots.

Ces édi­fices mo­nu­men­taux qui semblent flot­ter sur la mon­tagne, une dou­zaine en tout, construits dans les an­nées 1930 sont des an­ciens sa­na­to­riums. Le pla­teau d’As­sy, qui com­prend alors une ving­taine de fermes, de­vient en une dé­cen­nie une sta­tion de cure par­mi les plus im­por­tantes d’Eu­rope pour re­ce­voir les tu­ber­cu­leux.

Au­jourd’hui, les pa­que­bots sont de­ve­nus de co­los­sales épaves dont la pré­ser­va­tion, ou la re­con­ver­sion, re­pré­sente un cas­se­tête in­so­luble pour les au­to­ri­tés lo­cales.

Air sec et ex­po­si­tion plein sud

Au mo­ment de la construc­tion des sa­na­to­riums, le site ré­pon­dait à toutes les exi­gences: une al­ti­tude idéale au-des­sus des nuages, un air sec et une ex­po­si­tion plein sud ga­ran­tis­sant un en­so­leille­ment maxi­mum. Le lieu est, de plus, re­cu­lé: peu d’ha­bi­tants, un risque donc li­mi­té de pro­pa­ger la tu­ber­cu­lose. Ve­nues par le train de nuit dit des tu­bars qui stop­pait en gare de Saint-Ger­vais, trois mille per­sonnes y étaient en per­ma­nence soi­gnées quelques se­maines ou plu­sieurs mois. Cer­taines y mou­raient, comme Ma­rie Cu­rie qui s’est éteinte le 4 juillet 1934 au sa­na­to­rium de San­cel­le­moz.

Les dé­cen­nies sui­vantes, les pro­grès chi­rur­gi­caux puis la chi­mio­thé­ra­pie an­ti­tu­ber­cu­leuse vont faire chu­ter le taux d’oc­cu­pa­tion des pa­que­bots. Le re­cours aux an­ti­bio­tiques dans les an­nées 60 va leur por­ter le coup de grâce. Au­jourd’hui, les der­niers éta­blis­se­ments re­con­ver­tis en cli­niques ferment peu à peu dans le cadre de la ré­forme hos­pi­ta­lière de 2010 qui im­pose un re­grou­pe­ment vers les villes, afin de ré­duire les coûts de la san­té. Des em­plois lo­caux per­dus, les élus grognent. Exemple: San­cel­le­moz ferme bien­tôt, di­rec­tion Cluses pour les soi­gnés et les soi­gnants.

Le bâ­ti qui a bé­né­fi­cié du cou­rant de l’ar­chi­tec­ture mo­derne du dé­but du XXe siècle est si­gné par les ar­chi­tectes Hen­ry Jacques Le Même et Pol Abra­ham, qui ont nour­ri leurs ré­flexions en se ren­dant no­tam­ment à Da­vos. Le bé­ton ar­mé a per­mis la construc­tion de formes très in­no­vantes, avec des fa­çades en gra­dins, un éta­ge­ment des ter­rasses et des bal­cons pour l’hé­lio­thé­ra­pie et les bains d’air. Les en­duits ex­té­rieurs sont co­lo­rés dans une gamme de tons ocre, jaune et rouge.

«Mon Dis­ney­land à moi»

Cette pro­fu­sion de formes sculp­tées dans la masse a tou­jours sé­duit Ch­loé Dragna, ins­tal­lée de­puis une an­née à Pas­sy pour y tour­ner un do­cu­men­taire sur l’his­toire des sa­na­to­riums. Elle se sou­vient: «J’avais 8 ans, on ha­bi­tait Or­léans et on ve­nait en voi­ture voir ma grand-mère qui ha­bi­tait cette ré­gion. Je me ré­veillais tou­jours à Saint-Ger­vais et je voyais les sa­nas briller dans la nuit, ces lu­mières qui dan­saient me fai­saient rê­ver, c’était mon Dis­ney­land à moi.»

Bi­blio­thé­caire spé­cia­li­sée dans les ar­chives ci­né­ma­to­gra­phiques à Mont­pel­lier, la jeune femme quitte son em­ploi, file en Haute-Sa­voie et par­tage avec une nonne oc­to­gé­naire un cha­let du dio­cèse si­tué à cin­quante mètres de Notre-Da­mede-Toute-Grâce, «l’église des ma­lades», construite en 1937. Cha­pelle vi­si­tée par de nom­breux tou­ristes (dont beau­coup de Ja­po­nais) car le peintre et cé­ra­miste Fer­nand Lé­ger a réa­li­sé en fa­çade la mo­saïque, le gra­veur Georges Braque un ta­ber­nacle en bronze et le peintre Marc Cha­gall un bap­tis­tère.

Le pla­teau d’As­sy at­ti­rait à cette époque les Pa­ri­siens, dont bon nombre d’ar­tistes.

Place to be, di­rait-on au­jourd’hui. Res­tau­rants, ca­si­nos, ca­ba­rets, ci­né­ma et autres lieux de plai­sir ont ou­vert à Pas­sy pour égayer les cu­ristes et les soi­gnants mais aus­si un pu­blic par­fois in­ter­lope en­joué à l’idée de se dé­pay­ser ain­si. «Ne croyez pas que la vie des cu­ristes était mo­na­cale, on s’est beau­coup en­ca­naillé sur le Pla­teau», rap­pelle Ch­loé Dragna.

Stra­vins­ki et «le pia­no du den­tiste»

Pré­cieuse guide, Ch­loé nous em­mène à San­cel­le­moz, fon­dé par le fa­meux doc­teur To­bé et inau­gu­ré en 1931. Clas­sé aux Mo­nu­ments his­to­riques comme bon nombre de ces édi­fices, il est haut de sept

Trois mille per­sonnes y étaient en per­ma­nence soi­gnées quelques se­maines ou plu­sieurs mois. Cer­taines y mou­raient, comme Ma­rie Cu­rie qui s’est éteinte le 4 juillet 1934 au sa­na­to­rium de San­cel­le­moz

«Ne croyez pas que la vie des cu­ristes était mo­na­cale, on s’est beau­coup en­ca­naillé sur le Pla­teau»

CH­LOÉ DRAGNA, INS­TAL­LÉE À PAS­SY POUR Y TOUR­NER UN DO­CU­MEN­TAIRE SUR L’HIS­TOIRE DES SA­NA­TO­RIUMS

étages, cou­ron­né de toi­tures-ter­rasses ser­vant de so­la­riums. 280 tu­ber­cu­leux y étaient soi­gnés. Il est de­ve­nu un centre de ré­édu­ca­tion (neu­ro­lo­gie, trau­ma­to­lo­gie, éveil de co­ma). «Ma star», dit Ch­loé en ad­mi­rant le co­los­sal édi­fice.

Au cours de ses re­cherches, elle dé­couvre qu’Igor Stra­vins­ki l’a fré­quen­té de 1935 à 1939 où furent soi­gnés son épouse Ca­the­rine et trois de ses en­fants. Elle dé­cé­de­ra de la tu­ber­cu­lose ain­si que sa fille Lud­mi­la. Lui-même at­teint au pou­mon gauche, le mu­si­cien y sé­journe et y com­pose le 2e mou­ve­ment de la Sym­pho­nie en ut.

Dans la crypte du sa­na­to­rium, Ch­loé re­père un pia­no. Anne To­bé, qui pré­side le Centre de re­cherche et d’étude sur l’his­toire d’As­sy, lui in­dique que c’est «le pia­no du den­tiste» sur le­quel Igor Stra­vins­ki tra­vaillait du­rant sa cure. Nous ne ver­rons pas l’il­lustre ins­tru­ment car le di­rec­teur de San­cel­le­moz qui pos­sède l’unique clé ou­vrant la crypte était ab­sent ce jour-là.

A cô­té, le centre de La Pas­se­rane ou­vert en 1943 a mis la clé sous la porte il y a cinq ans. Les adultes han­di­ca­pés qui y bé­né­fi­ciaient de for­ma­tions pro­fes­sion­nelles ont été di­ri­gés sur An­ne­cy. Le bâ­ti­ment est ou­vert à tous les vents et ré­cu­pé­ra­teurs de mé­taux et mo­bi­liers. De vieux dos­siers mé­di­caux jonchent le sol dont ceux de jeunes Magh­ré­bins tu­ber­cu­leux ve­nus se soi­gner. «Ils se for­maient à l’hor­lo­ge­rie et en­suite beau­coup s’em­bau­chaient en Suisse chez Ro­lex», a ap­pris Ch­loé Dragna.

Des pro­mo­teurs suisses in­té­res­sés

Le Grand Hô­tel du Mont-Blanc, ou­vert en 1930, fut, lui, un sa­na­to­rium de luxe pour ma­lades ai­sés en quête de cure si­len­cieuse. 280 lits, 160 ap­par­te­ments, res­tau­rant bres­san à la dé­co­ra­tion cham­pêtre où l’on ser­vait en te­nue, salle de mu­sique, bi­blio­thèque, sa­lon de coif­fure, kiosque à jour­naux. Il est au­jourd’hui in­ves­ti par les ur­bex (ex­plo­ra­teurs ur­bains), teu­feurs et squat­teurs.

Ra­che­té par un grand groupe mé­di­cal pa­ri­sien qui y trai­tait no­tam­ment les per­sonnes al­coo­liques ou sé­ro­po­si­tives, il a fer­mé il y a cinq ans et tout a été lais­sé en l’état. Jus­qu’aux dos­siers mé­di­caux (de 1936 à 2012) com­pri­més dans une mon­tagne de car­tons. Par cen­taines des cli­chés ra­dio­gra­phiques jonchent le sol. L’ac­cès libre aux étages donne à voir les chambres en­core do­tées de mo­bi­lier, l’an­cien bloc chi­rur­gi­cal, la cha­pelle, les salles de soins avec des ca­hiers de trans­mis­sion à l’usage des in­fir­mières en­core ou­verts, un glo­rieux mais très râ­pé billard d’époque. L’état si­dé­rant d’aban­don dé­sole Ch­loé Dragna «parce que ce lieu est char­gé de mé­moire». Elle ex­plique: «Pen­dant la guerre, le doc­teur Ar­naud qui di­ri­geait l’éta­blis­se­ment a ac­cueilli des mi­li­taires tu­ber­cu­leux ra­pa­triés d’Al­le­magne. En 1944, il a été fu­sillé parce qu’il a re­fu­sé de don­ner aux na­zis la liste des pen­sion­naires juifs.» Des pro­mo­teurs suisses en­vi­sagent de ra­che­ter le bâ­ti­ment, de le ra­ser et de construire un en­semble de cha­lets sur le ter­rain. Ch­loé Dragna s’est dé­jà lan­cée dans une de­mande de clas­se­ment ou ins­crip­tion aux Mo­nu­ments his­to­riques pour contre­car­rer le pro­jet. Sans trop d’illu­sions.

Elle se re­quinque en nous en­traî­nant à Mar­tel de Jan­ville (180 lits) ou­vert en 1937 et des­ti­né aux of­fi­ciers et sous-of­fi­ciers. La fa­çade longue de 120 mètres est en­duite d’une pein­ture ocre rouge orange «comme l’éclat du soleil sur la mon­tagne» et le plan d’en­semble est en forme de T. Dé­saf­fec­té jus­qu’en 2013, Mar­tel de Jan­ville a été re­con­ver­ti en ap­par­te­ments très fonc­tion­nels, 138 en tout, du 100 m² au stu­dio. «C’est clas­sé au pa­tri­moine du XXe siècle et donc dé­fis­ca­li­sé, les loyers sont rai­son­nables», confie une lo­ca­taire. Qui pour­suit: «Le sou­ci est que nos amis hé­sitent à mon­ter parce qu’ils savent que c’était un hô­pi­tal pour tu­ber­cu­leux.» Un ap­par­te­ment té­moin ex­pose le mo­bi­lier d’époque ré­ser­vé aux of­fi­ciers et si­gné du de­si­gner Jean Prou­vé (1901-1984). «Une chaise longue Prou­vé vaut au­jourd’hui dans les 20000 eu­ros», nous ap­prend le concierge.

Tout aus­si réus­si en termes de trans­for­ma­tion, le sa­na­to­rium Gué­briant (1933) ré­ser­vé aux femmes tu­ber­cu­leuses (180 lits). Le dé­par­te­ment du Val-de-Marne (Ile-de-France) l’a ra­che­té aux re­li­gieuses en 1970. L’église ronde est de­ve­nue une dis­co­thèque, les jar­dins des ter­rains de foot­ball et ce sont dé­sor­mais des classes de va­cances et des clubs de re­trai­tés fran­ci­liens qui oc­cupent les quatre étages. «L’ex­ploi­ta­tion de Gué­briant fi­nance à 80% la sta­tion de ski de Plaine-Joux; si un jour Gué­briant ferme, Plaine-Joux ferme le len­de­main», nous dit-on.

Ul­time étape: le Roc des Fiz, un sa­na­to­rium pour en­fants. Il n’y a à voir que de la vé­gé­ta­tion. Dans la nuit du 15 au 16 avril 1970, une cou­lée de boue, de ro­chers et de neige a em­por­té l’aile ouest de l’éta­blis­se­ment; 56 en­fants sont dé­cé­dés et 15 adultes. Plus grande ca­tas­trophe de ce genre en France. L’évé­ne­ment meur­trier a contri­bué à la mise en place d’une po­li­tique pu­blique de pré­ven­tion des risques na­tu­rels.

Le sa­na­to­rium a été en­suite in­té­gra­le­ment ra­sé. Il ne reste qu’une mo­deste stèle, à peine vi­sible. On peut y lire: «Aux 71 vic­times qui au­raient pu être épar­gnées.» Le mas­sif de Pla­té où a été éri­gé le sa­na­to­rium était, en ef­fet, pro­pice aux ébou­le­ments. La ca­tas­trophe au­rait pu être évi­tée, sou­tient-on en­core à Pas­sy. Mais Roc des Fiz pro­met­tait d’être le plus ren­table des éta­blis­se­ments de soins du Pla­teau… Ce qu’il fut jus­qu’à ce que la mon­tagne l’en­glou­tisse.

Le Grand Hô­tel du Mont-Blanc. Lais­sé à l’aban­don, l’an­cien sa­na­to­rium est au­jourd’hui in­ves­ti par les ur­bex (ex­plo­ra­teurs ur­bains), teu­feurs et squat­teurs.

Ou­vert en 1930, le Grand Hô­tel du Mont-Blanc était à l’époque un sa­na­to­rium de luxe pour ma­lades ai­sés avant d’être ra­che­té par un groupe mé­di­cal qui y trai­tait no­tam­ment les per­sonnes al­coo­liques. Il a fer­mé il y a cinq ans et tout a été lais­sé à l’aban­don, contra

Mar­tel de Jan­ville. Dé­saf­fec­té jus­qu’en 2013, il a été re­con­ver­ti en ap­par­te­ments fonc­tion­nels.

Mar­tel de Jan­ville vu de l’in­té­rieur. Une trans­for­ma­tion réus­sie.

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