Le prix des or­to­lans

Le Temps - - CONVERSATION - ALEXIS FAVRE t @alexis­favre

Com­men­çons par ce qui de­vrait faire consen­sus: l’es­prit du temps est mo­ral. Et je le dis sans le moindre ju­ge­ment mo­ral, c’est pro­mis. En toute ob­jec­ti­vi­té (on se com­prend), l’époque condamne nombre de com­por­te­ments ja­dis ta­ci­te­ment to­lé­rés, par­don­nez-moi cette la­pa­lis­sade. En 2018, fac­tu­rer son mo­ji­to au contri­buable est de­ve­nu aus­si rédhi­bi­toire que fu­mer dans un lieu pu­blic ou re­gar­der une fille parce qu’elle est jo­lie. Ça ne passe plus. Pas plus que rou­ler sans cein­ture de sé­cu­ri­té, ac­cep­ter l’ar­gent d’un consul de Rus­sie mil­liar­daire, se chauf­fer au ma­zout ou man­ger des or­to­lans.

Pa­ra­doxe sai­sis­sant main­te­nant, au risque de fen­diller le consen­sus: la marche des af­faires, au sens large, est beau­coup moins mo­rale. En 2018, on re­garde les gens se noyer dans la Mé­di­ter­ra­née, on chasse les men­diants, on s’aligne sur les taux d’im­po­si­tion ir­lan­dais, on ré­com­pense le ca­pi­tal (qui rous­pète moins que le tra­vail), on construit des murs, on ferme la porte, on plas­tique les océans, on dé­fo­reste l’Ama­zo­nie et Ama­zon flingue ton li­braire.

Cette trou­blante asy­mé­trie entre l’es­prit du temps et la réa­li­té du monde de­vrait nous conduire à choi­sir. Du moins en pre­mière lec­ture et dans une op­tique de ré­ali­gne­ment: être mo­ral ou ne pas l’être. Op­tion 1: nous ar­rê­tons à la fois le foie gras, les blagues li­mites et le ca­pi­ta­lisme sau­vage, avec la ferme in­ten­tion de de­ve­nir des gens bien. Op­tion 2: nous choi­sis­sons le vice in­té­gral, nous nous vau­trons dans la loi du plus fort en lan­çant des nains, et au diable les gen­tils.

A bien y ré­flé­chir, il y a peut-être une troi­sième voie. La­quelle consis­te­rait à concen­trer nos ap­pé­tits mo­raux sur la seule marche des af­faires et toutes af­faires ces­santes. Tou­jours à titre d’exemple, nous lan­ce­rions des bouées aux en­fants qui se noient, lâ­che­rions un peu de mon­naie à ce­lui qui tend la main en ter­rasse, consi­dé­re­rions les avan­tages de la co­opé­ra­tion, re­tour­ne­rions de temps à autre chez l’épi­cier, même s’il est plus cher, et di­rions sys­té­ma­ti­que­ment bon­jour à notre voi­sin de pa­lier.

Après quelques an­nées de bien­veillance ef­fec­tive à très large échelle, je ne se­rais pas sur­pris si l’es­prit du temps lâ­chait un peu de lest à nos vi­lains pe­tits tra­vers. Re­for­mu­lé, si la ver­tu était la norme, elle lais­se­rait cer­tai­ne­ment le vice s’ébrouer dans la marge, sous nos yeux amu­sés et sans faire de mal à per­sonne. Je vous pro­pose de ten­ter l’ex­pé­rience. Parce que, pour tout vous dire, j’ai­me­rais bien goû­ter aux or­to­lans une fois dans ma vie.

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